“Industriel d'État”, tel est sans doute le titre qui résume le mieux le long parcours de Pierre Dreyfus, qui aura passé sa vie au confluent de la politique et de l'industrie. Par tradition familiale, il a été frotté à l'une et à l'autre dès le berceau. La génération précédente avait abandonné, au moins partiellement, Mulhouse, où elle jouait un rôle non négligeable dans le secteur des textiles, pour Paris, à la suite de la défaite de 1870 et du rattachement de l'Alsace à l'Empire allemand. Quand il naît en 1907, l'affaire Dreyfus — du nom d'un parent de la famille injustement condamné au bagne pour trahison et qui n'a pas encore été complètement réhabilité — divise toujours aussi sûrement la France. La gauche est dreyfusarde, la droite antidreyfusarde. Quoi d'étonnant, dès lors, si, toute sa vie, Pierre Dreyfus a marqué sa fidélité à son camp et du même coup une sensibilité à la question sociale, peu fréquente chez les grands patrons du secteur public.
Les hasards de la vie vont très vite renforcer le poids de l'héritage familial ; à dix-huit ans, le jeune Pierre, obligé de gagner sa vie, se trouve plongé dans le milieu le plus mercantile qui soit, le négoce des matières premières. La spéculation et le boursicotage lui apparaissent comme un gaspillage de richesses et le renforcent dans ce qui sera la conviction de toute une vie : l'État doit intervenir directement dans la production et la répartition des richesses. Sa formation de juriste, acquise parallèlement en vue de préparer le concours d'entrée au Conseil d'État — un des rares échecs de sa carrière —, permet à Pierre Dreyfus de maîtriser un des concepts clés de la haute institution du Palais-Royal, la mission de service public, qui servira à justifier les nationalisations de 1936, de 1945 et de 1981.
Conseiller technique au cabinet du premier ministre socialiste des Finances, en 1936, il n'est paradoxalement pas à sa vraie place. La nouveauté se trouve ailleurs, au ministère de l'Économie nationale, créé de toutes pièc […]
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