3. Dieu, le Roi, le Moi
Le paysage compose un désert pour le Moi, quand finalement il voit. Le temps de la contemplation transforme tout tableau en portrait. Portrait secret, portrait portant « cet étrange secret », écrit Marin citant Pascal, « dans lequel Dieu s'est retiré impénétrable à la vue des hommes ». Les portraits, célèbres, de Champaigne, par exemple Arnauld d'Andilly et un Autoportrait connu par une copie (Louvre), sont analysés très en profondeur dans le livre de Marin. Leur défi est en quelque sorte relevé : comment un portrait peut-il rendre compte de la vérité d'un sujet qui n'accède à cette vérité que dans le renoncement à toute particularité, dans l'accès au désert intérieur ? Comment peindre un portrait alors que, comme l'écrivent les moralistes jansénistes proches de Champaigne, seul, à la limite, le crâne d'un homme – un portrait en nature morte – ferait un vrai portrait ? C'est par la voie de cette méditation sur le portrait que Louis Marin parvient à rendre compte des grands tableaux royaux : qu'est-ce que le Moi d'un Roi, le Moi au faîte de sa puissance mondaine, humilié devant Dieu ? Et comment le portrait du roi peut-il construire l'autorité de droit divin du monarque chrétien, si ce portrait atténue les fastes de sa représentation ?
On peut sans doute concevoir l'ampleur esthétique, politique et théologique de l'œuvre de Philippe de Champaigne à travers le tableau conservé au musée de Grenoble, probablement le premier tableau du peintre fréquenté par le jeune Louis Marin, Saint-Jean Baptiste désignant le Christ (1657). Jean-Baptiste le précurseur pointe, à la limite du paysage, l'infime silhouette du Fils de Dieu. L'aventure du regard aux confins du tableau accomplit la venue de Jésus, celui qui est le plus grand et cependant, dans un discret mystère, le presque imperceptible.
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