2. En deçà du langage
Très loin du classique roman social-psychologique, le modèle qu'avoue Pétersbourg est celui du roman policier : fausses identités, personnages venus d'ailleurs, assassinats et meurtres, espionnage et filatures, billets qu'on se fait passer, signes et indices, missions secrètes, événements et situations extrêmes... Mais la référence centrale reste Dostoïevski, dont l'univers imprègne tout le livre : thématiques du double, meurtre du père, « mythe » de Saint Pétersbourg, socialisme et terrorisme, culpabilité, concupiscence, quête philosophique et mystique, prééminence du dialogue-affrontement à la fois passionnel et idéologique.
Cependant, chez Biély, le débat ne peut avoir lieu, car aucun personnage, jamais, n'a accès à une parole pleine. Tout est équivalent : amour et dégoût, perte et salut, vie et mort. Le rationalisme à l'occidentale est complice de la déraison orientale. La parole vide occupe tout l'espace, ne laissant que très peu d'interstices pour un discours porteur de sens. Le bavardage, le balbutiement, le borborygme marquent les étapes d'une dégradation générale du langage humain, quand le calembour, les automatismes de la politesse ou de la « circulaire » bureaucratique, le radotage sénile et infantile, l'insistance de la « petite chanson » ou du vers trop connu, le bégaiement qui s'avilit en hoquet sont autant d'aspects de la victoire de l'automatisme mental sur le travail de la pensée. Le discours se morcelle en éclats terrifiants et meurtriers, qui trouvent leur équivalent dans des brumes disloquées du paysage pétersbourgeois. On est en deçà du langage, de l'humain. Partout le signifiant s'autonomise pour former l'antimatière unique d'un antimonde : la ville-roman. Un narrateur ironique, tel un montreur de marionnettes ricanant, tire les fils de ce monde « oiseux », qu'il prétend avoir créé lui-même, en posant à chaque pas des pièges au lecteur.
Car le meneur de jeu a affirmé d'emblée la continuité entre l'espace du livre et l'espace de […]
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