Le nom de Peter Weiss, écrivain germano-suédois, reste attaché à son théâtre documentaire. Ce dernier, d'inspiration marxiste, dérive en partie de l'expérimentalisme des années 1920 ; il connut son heure vers la fin des années 1960 en République fédérale d'Allemagne, à côté des tentatives parallèles d'un Kipphardt ou d'un Hochhuth. Sa force s'alimente à sa fragilité même : la prise de parti à laquelle il convie n'ignore rien des angoisses de la subjectivité moderne, en particulier de ce sentiment d'exil engendré par l'opacité sanglante du monde et la prolifération des mécanismes répressifs. L'Esthétique de la résistance, vaste somme romanesque avec laquelle s'achève l'œuvre de Peter Weiss, révèle par son seul titre le ressort moral de celle-ci ; elle en fournit aussi la formule théorique.
Né en 1916 près de Berlin, Peter Weiss fuit le nazisme avec ses parents et, après un périple de plusieurs années, s'installe en Suède en 1939. Il y demeurera jusqu'à sa mort, mais en se considérant toujours comme une sorte d'apatride involontaire, voué à l'émigration dans un monde inhabitable, dans un univers en morceaux, dont Berlin, la ville divisée, reste à ses yeux le symbole aussi fascinant que répulsif.
Ce sentiment des ruines l'accompagne depuis longtemps et imprime sa marque à ses débuts artistiques. La première exposition picturale et graphique de Peter Weiss en 1935, dans un garage londonien, sa première pièce de théâtre La Tour, montée à Stockholm en 1948, son premier récit romanesque, L'Ombre du corps du cocher, achevé en 1952 mais édité en 1960 seulement à Francfort, traduisent en visions problématiques toute une apocalypse intérieure. Et si Peter Weiss recourt volontiers aux techniques expérimentales du découpage et du collage, reprises des avant-gardes dadaïstes ou surréalistes des années vingt, c'est qu'elles répondent exactement à un certain état de dissociation intime. L'agencement plus ou moins aléatoire de fragments précis mais disparates auxquels elles aboutissent produit d'une part un eff […]
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