Dans la superbe floraison de la littérature hongroise contemporaine, l'œuvre de Péter Esterházy se caractérise par un mélange d'humour et d'érudition, lié à la conscience aiguë d'une tradition culturelle – celle de la Mitteleuropa – dont l'âge d'or aurait été l'Europe baroque. Née alors que le régime communiste entrait dans son crépuscule, elle renoue ironiquement avec l'imaginaire du roman familial. Mais c'est pour mieux en mettre en lumière ses illusions et ses faux-semblants.
1. Le texte et son œuvre
Né en 1950 à Budapest, Péter Esterházy, descendant de l'une des plus anciennes et plus puissantes familles d'Europe, a connu la relégation « à la campagne » et les vexations réservées par le régime communiste aux aristocrates. Après des études de mathématiques, il travaille dans l'informatique et devient dès 1976, avec son premier livre Francsiko et Pinta, la figure « culte » de la littérature hongroise postmoderne. Son œuvre se veut tout à la fois une révolte contre la destruction des hommes par la terreur et la violence et une résurrection de l'humanité par le deuil et l'ironie. Deux registres étroitement liés à sa propre histoire et à celle de la Hongrie.
Avec son roman Trois anges me surveillent (1979, trad. franç. 1989), Péter Esterházy marque un changement radical dans la prose hongroise : le livre se décline en deux parties, la première constituant le « texte » proprement dit du roman, la seconde étant composée de ses commentaires, trois fois plus longs que le texte principal. Dans ce « roman de production » – comme le qualifie le titre hongrois –, l'auteur substitue à la linéarité et à la continuité de la narration le mélange de documents historiques qui renvoient tant à la fin du xixe siècle qu'au régime communiste, aboutissant à une parodie du roman du réalisme socialiste et à une satire du pseudo-héroïsme communiste. La totalité des œuvres écrites représente pour Esterházy un univers intertextuel auquel il initie le lecteur à travers un continuel jeu de masques. Aussi in […]
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