3. Performer et transformer : Marcel Duchamp
Prenons l'exemple le plus clair d'une performance cagienne : l'exécution, au Maverick Hall de Woodstock en 1952, par David Tudor au piano, de la pièce silencieuse qui a rendu célèbre le nom de John Cage, 4′33″. Igor Stravinski, on le sait, eut beau jeu de proclamer qu'il souhaitait entendre, du même compositeur, des pièces identiques mais si possible plus longues... Réaction de musicien ! Mais songeons à la description qu'a donnée Calvin Tomkins de cette exécution de 4′33″ : « Afin de résoudre le problème de la division de la pièce en trois parties, Tudor ferma le couvercle du piano au début de chaque mouvement ; il l'ouvrait à chaque fois, lorsqu'avait pris fin le temps indiqué. » Le jeu de Tudor mettait l'accent sur la théâtralisation, ou, si l'on préfère, sur la rencontre de la musique et du théâtre au cours d'un bref happening. Fort bien ; mais tout cela ne nous apprend rien sur le titre. Pourquoi 4′33″, et non pas – comme l'eut souhaité Stravinski – 17′49″, ou 3 heures 35 minutes et 12 secondes ?
C'est ici que Duchamp intervient. 4′33″ est un « objet trouvé », un ready-made. Ou plus exactement, comme tous les ready-made à la Duchamp, un jeu de mots, fondé, comme le sont tous les jeux de mots, sur une rencontre objective : celle du chiffre 4 et de l'apostrophe, sur la même touche d'une machine à écrire des années 1950 ; celle du chiffre 3 et des guillemets, sur la touche située immédiatement à gauche celle du symbolisme des minutes et des secondes dans la ponctuation... Pour le découpage en trois mouvements, Cage se sert du I Ching ; son hommage à Duchamp n'en est pas moins significatif : la performance telle qu'il 1'« invente » présuppose un ready-made digne de Duchamp.
Sans crier gare, en effet, et dès 1912, soit une quarantaine d'années avant que Cage (né lui-même en 1912) ne s'avisât de livrer sa musique au hasard, Duchamp s'était rendu coupable de plusieurs projets dont chacun répondait au label Erratum musical – quitte à recevoir un au […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 28 pages…



