4. Un théâtre poétique
La langue poétique sert avant tout d'instrument pour l'exploration d'un monde mal connu : elle est faite d'un vaste réseau ou filet de concepts, d'« affects » et de sensations, qui recouvre ce monde, le fixe, permet de l'appréhender. Le vocabulaire est limité et traditionnel ; le personnage comique lui-même transgresse à peine les bornes du décorum de la bienséance, tracées par les « précieux » pétrarquisants et gongorisants. Car la seule « réalité » madrilène du xviie siècle admise par la convention est faite de pastorale, de chevalerie et, pour une part variable, de novella bourgeoise à l'italienne. Calderón veut ignorer le vocabulaire de l'artisan, du marchand, du banquier, du paysan et de l'ouvrier. Il use au théâtre d'un seul langage, dont les variations se situent dans le même registre : laquais, cochers, hidalgos ruinés, soldats, duègnes, précepteurs, médecins, étudiants en droit et en théologie, demoiselles lectrices de romans et de « romances », caballeros bretteurs, tous parlent en vers, avec gaucherie ou bien avec adresse, une seule langue, la langue idéale de la noblesse, telle qu'elle a été fixée, non certes par l'aristocratie dans les couloirs du palais royal, mais par Lope de Vega et ses émules depuis la fin du xvie siècle.
La syntaxe se caractérise par l'incessant va-et-vient de l'analyse, qui énumère, classe, démembre et juxtapose, et de la synthèse, avec ses remembrements, ses récapitulations, ses conclusions de syllogismes, ses pointes et ses concetti totalisateurs. Cela ne va pas sans détours, car Calderón voudrait tout embrasser de la réalité perçue. La phrase tourne donc sur elle-même, à la manière d'une colonne salomonique, dans un retable rutilant d'or et de décoration luxuriante. C'est l'écriture que l'on dit parfois « baroque ». Aussi bien la période se déroule-t-elle dans un balancement savant, comme un ballet, avec ses accords, ses « discords », ses divergences et ses convergences. Quant aux images, elles témoignent d'un […]
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