6. Les déserts de l'amour
Peu à peu, le cinéaste se dévoile davantage : dans La Fleur de mon secret, il filme pour la première fois La Mancha, la région de ses origines. Il y revient dans Volver, un étonnant mélodrame (mâtiné de cocasserie, presque de comédie) où deux femmes voient revenir leur mère d'entre les morts. Almodóvar dira qu'il n'a cessé, pendant le tournage, de penser à la sienne, disparue en 1999. Sa peinture des sentiments s'est recentrée autour d'un motif qui domine tous les autres : la douleur. Celle de Leo, la femme écrivain abandonnée (La Fleur de mon secret), celle d'un policier blessé par une balle qui l'a privé de l'usage de ses jambes et l'a rendu impuissant (En chair et en os, 1997), celle de la mère qui a perdu son enfant (Tout sur ma mère), celle enfin de la jeune femme dans le coma autour de laquelle tourne la fiction très élaborée de Parle avec elle.
Ce dernier film témoigne des difficultés toujours croissantes que le cinéaste veut affronter dans le registre de l'émotion. Bien loin de faire pleurer le spectateur en le conduisant au chevet d'une jeune femme entre la vie et la mort, il s'attache à raconter comment celle-ci va devenir un objet de désir pour l'infirmier qui la soigne, et qui lui fera un enfant alors qu'elle est toujours dans le coma. C'est une avancée vers des zones sombres, des « déserts de l'amour », où les solitudes s'accouplent de gré ou de force, mais aussi vers une dimension secrète des sentiments, qui rend le miracle de la bonté possible par-delà le bien et le mal. Dans cette exploration des mystères de l'être humain, l'Almodóvar d'aujourd'hui est toujours le complice de celui d'hier, brisant les tabous et refusant les jugements moraux fondés sur des interdits que brandit une religion d'État (une critique de l'Opus Dei, assimilé au pouvoir franquiste, resurgit dans plusieurs de ses films).
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