4. Des mélodrames pour notre temps
Aux mosaïques romanesques font écho des patchworks esthétiques inaugurés avec Le Labyrinthe des passions : la collaboration avec des artistes et des plasticiens se poursuit dans tous ses films. Matador marque le premier pas vers une sophistication visuelle qui deviendra prépondérante. Si elle n'est pas encore tout à fait maîtrisée, elle confère au film un cachet abstrait et illustratif, réduisant la portée d'un sujet ambitieux (l'union du plaisir sexuel et de la mort, mise en lumière par des stratagèmes relationnels empruntés aux rituels tauromachiques). Femmes au bord de la crise de nerfs impose rapidement la cohérence et l'inventivité formelles d'un cinéma coloré que consacreront le style Memphis d'Ettore Sottsass et les créations de Garouste et Bonetti dans Talons aiguilles, les collages de Dis Berlin et les costumes de Jean-Paul Gaultier dans Kika. Ce rôle donné aux vêtements, accessoires et décors – dont Almodóvar reste le principal concepteur – est lié à l'intérêt que le cinéaste porte à la publicité (la mise en scène de l'objet converti en personnage, en générateur de fiction) mais aussi à son attachement au pop art (expression d'une glorification critique de l'objet) et dépasse en cela le simple souci de séduction.
Ostensible, exubérante, la beauté est fondamentalement désignée ici comme un effet, un jeu avec les apparences qui participe à une volonté d'éprouver plus globalement les artifices du spectacle, et bien sûr du cinéma tout particulièrement. Toutes les héroïnes d'Almodóvar l'attestent, précisément à partir de Femmes au bord de la crise de nerfs, où Carmen Maura double des films. Dans Attache-moi !, Victoria Abril tourne un film d'horreur plein d'effets spéciaux. Marisa Paredes, dans Talons aiguilles, est une chanteuse confrontée à son double, imitation parfaite d'un travesti, tandis que Veronica Forqué, dans Kika, est une maquilleuse aux pouvoirs surnaturels. Par la suite, Penélope Cruz viendra prodiguer une dimension nouvelle au personnage de la « femme en vue » (Étreintes brisées, 2009). C'est dire si ces variations sur le vrai et le faux, traquant la vérité dans les subterfuges et les secrets des personnages dans les codes d'un show généralisé, fondent un univers féminin exacerbé à la fois par sa frivolité sérieusement revendiquée et par la sensibilité à fleur de peau qui s'en dégage.
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