3. Le monde d'Almodovar
Dès ce deuxième film s'affirment les traits majeurs de la maturité du réalisateur. Et d'abord le goût des fictions complexes et composites : Le Labyrinthe des passions pourrait être le titre générique de toute son œuvre, où personnages et péripéties se multiplient à profusion dans chaque scénario, en un imprévisible mélange des genres. Une histoire iconoclaste de religieuses excentriques (héroïnomane, styliste de mode à la gloire de la Vierge Marie, auteur de romans pornographiques...) se métamorphose peu à peu en un mélodrame classique qui élève un amour fou et impossible à l'ordre du sacré (Dans les ténèbres, 1983). L'intrigue du film Attache-moi ! commence avec un argument brûlant (une jeune femme séquestrée et ligotée par un inconnu devient sa victime consentante) qui fait ensuite place à une réflexion très subtile sur le couple. L'humour noir de Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? (1984) s'allie à un hommage au néo-réalisme italien, et une adaptation de La Voix humaine de Cocteau débouche sur un vaudeville à la Feydeau (Femmes au bord de la crise de nerfs). L'éclectisme le plus radical est le seul guide de Pedro Almodóvar, et le garant de sa liberté, qu'il défend et remet sans cesse en jeu, passant de l'élégance d'une composition nostalgique et flamboyante digne d'un mélo de Douglas Sirk (Talons aiguilles, 1991) à la cacophonie et au chaos de Kika (1993), où les habituels dédales de la fiction éclatent, en écho à un bouleversement des images et à une utilisation dénaturée de l'émotion, provoqués par la « télé-réalité ».
En 2006, la Cinémathèque française présentait, à Paris, la première exposition consacrée au cinéaste espagnol, invitant le spectateur à suivre les lignes de force de son cinéma : la couleur, l'attachement à Madrid, la mise en scène des corps et l'importance de la chair, de l'incarnation, ou encore celle des mots et des livres, dans ses films comme dans sa vie de lecteur passionné et d'« écrivain frustré » (une des définitions du cinéaste selon Almodóvar).
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