Fils d'un souffleur de la Comédie-Française, abandonné par sa mère, romancier essayiste, critique, mémorialiste, Paul Léautaud parle surtout de lui-même. En 1900, il publie avec Van Bever Les Poètes d'aujourd'hui, une anthologie du symbolisme, qui fut rééditée jusqu'en 1956. Le Petit Ami (1902) est un roman autobiographique qui dit le souvenir de l'amour du fils pour sa mère. Il poursuit cet émouvant aveu dans In memoriam (1929), en racontant la mort de son père. De toute son œuvre, un seul récit, Madame Cantili (1925), échappe à ce besoin permanent de retour sur soi-même. Cependant, de 1908 à 1941, Léautaud est secrétaire du Mercure de France, et toute sa vie de misanthrope se concentre dans les conversations littéraires qui se tiennent journellement dans son bureau... Il tient en outre la rubrique de critique dramatique dans la revue. Sans aucune méthode, il y bavarde librement, de tout, mais très peu des pièces elles-mêmes. Il dit son plaisir ou sa déception, comme tout spectateur, en racontant ses souvenirs. Pourtant, les jugements sévères qu'il a portés sur certains auteurs, comme Bernstein ou Porto-Riche, ont été confirmés par la postérité, tandis qu'il appréciait à leur juste valeur Tristan Bernard ou Sacha Guitry. Ses chroniques furent réunies en deux volumes sous le titre Le Théâtre de Maurice Boissard (1926 et 1943). Mais son œuvre essentielle reste son journal littéraire, tenu quotidiennement depuis 1893. Le bohème, le libertin, le non-conformiste s'y confesse à toutes les pages. Les petites anecdotes de sa vie dans son pavillon de Fontenay-aux-Roses, au milieu des chiens et des chats, font intervenir tout le monde du théâtre et des lettres pendant plus d'un demi-siècle. Il parle de la vie, de son plaisir, le tout avec beaucoup de désinvolture. Sans morale, sans respect, il est parfois très sévère pour ses contemporains dans les dix-huit volumes de ce Journal publié entre 1954 et 1964. C'est seulement dans les dernières années de sa vie, après avoir séduit les auditeurs de la radio dans une série d'entretiens avec Robert Mallet (1951), que Paul Léautaud atteint une renommée tout à fait méritée.
Antoine COMPAGNON
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