2. Le temps arrêté
Souvent, certains ont mis en cause le pouvoir de perturbation des tableaux de Paul Delvaux. Son souci de composition. son recours à des éléments antiques (nymphes et colonnes), sa technique lisse, appliquée, son goût des perspectives bien construites seraient aux antipodes du trouble, comme dans Les Grandes Sirènes (1947, Metropolitan Museum of Art, New York). Il y aurait dans ces scènes, où tout mouvement est arrêté, quelque chose de trop sage pour égarer, pour enfiévrer. Après la mort du peintre, dans Le Monde (22 juillet 1994), Philippe Dagen souligne ainsi ce calme, cette tranquillité des œuvres : « Trop bien organisés pour inquiéter, trop bien peints pour surprendre longtemps, les songes de Delvaux sont des scénographies spectaculaires et limpides. » Selon lui, « le dessin n'est ni dur ni souple et se garde de déformation, comme la couleur de tout excès. »
Dans une réflexion sur l'art de Paul Delvaux, il convient de tenir le plus grand compte de ces descriptions exactes. Mais il est possible d'en tirer des conséquences opposées à celles qui sont indiquées par ceux que ces tableaux ne passionnent guère. Si Paul Delvaux privilégie un certain néo-classicisme, c'est pour mieux figurer ses fantasmes. Comme il le déclarait : « On ne devrait jamais oublier qu'une peinture est une peinture, c'est-à-dire une autre réalité. » Volontairement, avec application, sans tapage ni déclaration d'intention, il pousse à l'extrême le pouvoir de bouleverser que possèdent quelques tableaux de la fin du xixe siècle, qualifiés d'académiques. Le lisse, le poli de la peinture évoquent un monde de miroirs froids, de vitres transparentes qui empêchent le contact sans supprimer le désir, en le maintenant inassouvi. Si les scénographies sont limpides, cette limpidité, cette clarté sont sans innocence et se situent aux antipodes de toute pureté. Il y a dans les compositions calculées de Paul Delvaux, comme, plus tard, dans celles de Pierre Klossowski, une reprise des tableaux vi […]
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