3. Dora Bruder : le récit d'un processus de création
C'est sur un avis de recherche, paru dans Paris-Soir le 31 décembre 1941, que Patrick Modiano ouvre Dora Bruder, livre qu'il ne considère pas comme un roman mais comme le récit où se dévoile sa « méthode ». Cette coupure de journal décrit une jeune fille disparue, apparemment en fugue, alors qu'elle était juive, doublement soumise au couvre-feu ou aux mesures qui, à cette époque, fermaient parfois tout un quartier. Conduite après une rafle, en 1942, à la prison des Tourelles, puis à Drancy et à Auschwitz, Dora Bruder n'a pas échappé au destin qui aurait dû emporter Albert Modiano et qui aurait condamné Patrick à ne pas naître.
La jeune fille a fait, au même âge que l'écrivain, une fugue aux conséquences et à la durée bien différentes : lorsqu'en janvier 1960 celui-ci a tranché, pendant quelques heures, les liens qui le rattachaient à ses maîtres, ses camarades, ses parents, il a éprouvé le même « sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d'apesanteur » que Dora Bruder, sorte d'extase permettant d'oublier les dangers, mais pouvant apparaître comme « un appel au secours et quelquefois une forme de suicide ».
Ces parallèles et ces différences ont poursuivi l'auteur, et un premier livre, Voyage de noces, n'a pas suffi à anéantir sa fascination pour Dora Bruder. Partant des lieux où la jeune fille a vécu, il a mené une enquête très serrée – citant des rapports, des lettres, des témoignages – pour retrouver ses traces et celles de sa famille, mais il s'est arrêté au moment où il aurait dévoilé « le trop » et détruit le mystère, l'impression d'un destin qu'on a voulu effacer, la légèreté d'une empreinte préservant l'essentiel : « les blancs, les silences et les points d'orgue ».
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