2. Le clinamen
La théorie du clinamen remonte à Épicure : l'atome, tout en se dirigeant en ligne droite vers le bas en vertu de son poids et de sa pesanteur, dévie légèrement de côté. Elle nous a été transmise par Lucrèce, par Cicéron et par Plutarque qui en tire les plus vastes conséquences : « Les stoïciens et les péripatéticiens ne pardonnent pas à Épicure d'avoir supposé, pour rendre compte des choses les plus importantes, un événement aussi petit et aussi insignifiant que la déclinaison minime d'un seul atome et cela pour introduire furtivement les astres, les êtres vivants et le hasard, et pour que notre volonté libre ne soit pas annihilée. » On présume que Jarry reçut l'enseignement du clinamen par son professeur de philosophie au lycée Henri-IV, Henri Bergson, venu trop tôt pour féliciter Épicure d'avoir osé, le premier, mettre une indétermination au centre de l'explication du monde, ce qu'Heisenberg, Planck et le prince de Broglie chercheront à traduire mathématiquement dans l'appareil de la microphysique. Indétermination dans notre connaissance et non dans l'univers pour Heisenberg, mais Jarry ne la voyait pas autrement, pour qui l'objet n'est à l'homme que ce qu'il en connaît. Ainsi le clinamen, aberrance infinitésimale – et décisive –, est au principe et au cœur de toute réalité, de toute pensée, de tout art. Et de toute science : expliquant la 'pataphysique devant un auditoire nombreux et peu averti, Boris Vian pourra affirmer qu'il n'y a que l'exception qui fasse avancer la science, et il ajoutera : « Je n'ai pas besoin de vous rappeler les exemples de Fleming, de Pasteur et de tous ces illustres savants pour que vous constatiez que la découverte se fait au moment où l'observateur remarque une anomalie. C'est l'histoire de la culture de Penicillium notatum de Fleming. »
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