5. Passion et destinée
E. Burke voyait déjà, dans les passions relatives à la conservation de soi, la source des plus vives jouissances que l'âme puisse ressentir, car on y trouve « une idée de douleur et de danger, sans y être actuellement exposé ». La force de représentation inhérente à la passion semble, certes, l'indice d'une puissance de l'âme qui, comme le dit Kant à propos du sublime, « dépasse toute mesure des sens » ; encore faut-il que la menace d'une subversion totale du sujet y demeure masquée. Généralisant la proposition de Burke, on pourrait dire que toute passion doit comporter la représentation d'un danger, comme si la hantise d'une mort possible pouvait seule donner du prix à l'arrachement qu'elle symbolise.
Or, c'est bien à cette description que Freud a donné un statut, dégageant par exemple les mécanismes de défense qui, susceptibles d'œuvrer à des degrés divers, assurent, sous l'influence des pulsions conservatrices du moi, la métamorphose de l'amour en haine. Tout d'abord le refoulement, exigé par le surmoi, peut apparaître sous forme d'amnésie, ou bien sous celle d'une simple disjonction des rapports de causalité, permettant la neutralisation d'un contenu représentatif. La forme primitive de l'aveu « Je t'aime » une fois déniée, « Je l'aime » se transforme aisément en « Je le hais » par un phénomène de mutation en son contraire. Mais ce second mécanisme ne peut entrer en jeu que grâce au processus de projection, requis par le narcissisme. L'investissement libidinal du moi, exigeant la conformité de la satisfaction libidinale aux intérêts du moi, réalise en effet cette contradiction suivant laquelle le dehors doit s'assimiler au dedans. Aussi, lorsque le retour se fait de l'extérieur, équivaut-il à la simple réapparition du refoulé intérieur. Et l'on obtient la séquence suivante, requise par le développement de la logique passionnelle : « Je ne l'aime pas – Je le hais – parce qu'il me persécute. » Le désir du sujet s'affirme alors en contravention avec les […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 10 pages…



