3. Laïcisation de la mystique
• Passion et discours
Dès le départ de la longue élaboration philosophique de la passion, sa dépendance du discours paraît, il est vrai, établie. Catégorie ou genre de l'être irréductible à tout autre, le π̓αθος aristotélicien ne saurait se concevoir sans action ; et l'élaboration de cette notion comme affection superficielle et détermination accidentelle de l'être est solidaire de la constitution d'une physique et d'une théorie générale de l'attribution. Cependant, la passion prend, au niveau de la Rhétorique, un contenu psychologique, en tant qu'espèce de persuasion produite par le discours. La passion, comme le plaisir et la peine, appartient en effet au genre de l'assentiment et du refus, fondant par là même le caractère positif ou négatif du jugement. « Admettons, écrit Aristote, que les passions sont les causes qui font varier les hommes dans leurs jugements, et auxquelles s'attachent la peine et le déplaisir, comme la colère, la pitié, la crainte, et toutes les autres passions de ce genre, ainsi que leurs contraires » (1.378 a). Cependant, alors que le plaisir et la peine se rapportent à la sensation, la passion concerne l'image proposée par l'orateur. Autrement dit, au niveau de la psychologie, point de passion sans discours. Telle est l'originalité de l'analyse proposée par Aristote : toute passion possède des raisons qu'on peut grouper sous trois chefs – la disposition par laquelle on y est porté, la personne à laquelle elle s'adresse, et le motif spécifique qui l'alimente. Ainsi, par exemple, la pensée de l'outrage est essentielle à la colère, puisque, cette pensée absente, il ne saurait y avoir de colère ; et par ailleurs, comme dédain non mérité, elle est cause efficiente de cette colère pour un homme contrarié dans son désir. Aussi Aristote peut-il authentifier la passion comme moyen efficace de persuasion, en lui assignant une position coordonnée à la persuasion par enthymèmes.
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