1. La passion, sommet de la subjectivité
« Il est impossible d'exister sans passion », non parce que toute action présuppose une passion, mais parce que seul un intérêt passionné peut vouer le sujet à exister pleinement, c'est-à-dire à pénétrer son existence par la conscience. Il faut donc réfléchir à la signification de l'existence pour le penseur subjectif. Tout d'abord, l'existence ne peut être pensée sans mouvement, et le mouvement ne peut être conçu sub specie aeterni. Il semble, par suite, y avoir une antinomie entre l'existence et la pensée, dans la mesure où cette dernière serait éternelle ; et, à la limite, l'existence peut se définir comme ce qui ne se laisse pas penser. Cependant, celui qui pense existe, et l'on ne saurait esquiver le problème essentiel de la constitution d'une continuité ou éternité autre qu'abstraite.
Il appartient alors, dit Kierkegaard, non à la pensée pure, mais à la passion, d'introduire la continuité « momentanée » dans le mouvement de l'existence, en engendrant la décision et la répétition. Bien plus, la passion à son paroxysme produit l'« éternité concrète », puisqu'elle est « anticipation de l'éternel » dans une existence au sens vrai. L'homme passionné peut alors se rapprocher de l'unique vérité pour un homme existant, c'est-à-dire de la subjectivité.
Toutefois, en tant que la passion signifie une attention aiguë à l'existence, elle ne saurait se dissocier du doute ; « la présupposition de douter, rappelle Kierkegaard dans le Post-scriptum aux miettes philosophiques, devrait requérir toute une vie d'homme », et on ne saurait certes l'évacuer par la simple mention de sa nécessité. Qu'est-ce alors que la passion, sinon l'incertitude, seul mode d'existence d'un penseur authentique ?
Précisons le lieu de cette incertitude. Kierkegaard renouvelle pour ce faire le mythe platonicien du char ailé : attelons à la voiture d'un cocher, d'ordinaire impassible, une haridelle et un Pégase ; alors la passion s'éveillera chez notre conducteur, soucie […]
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