5. Le perdu et le jadis
Cette quête de l'origine à travers l'acte d'aimer, cette affirmation que l'« amour est lié au perdu » occupe le centre de Vie secrète (1998). Là, après une maladie dont il a pensé mourir, après l'abandon du traité et du roman en cours, Pascal Quignard cherche « à écrire un livre où [il] songe en lisant. [Il a] admiré de façon absolue ce que Montaigne, Rousseau, Stendhal, Bataille ont tenté. Ils mêlaient la pensée, la vie, la fiction, le savoir comme s'il s'agissait d'un seul corps ». Vie secrète répond à ce désir d'une écriture multiple, souvent poétique, centrée autour d'une phrase : « la vie de chacun d'entre nous n'est pas une tentative d'aimer. Elle est l'unique essai ». Il s'agit d'une étape nouvelle dans l'effort de Pascal Quignard pour « mobiliser, atteler, mêler, et épuiser comme des chevaux de postes, tous les virus rhétoriques. » L'œuvre est en étroite contiguïté avec ces autres « petits traités » que sont Rhétorique spéculative (1995) et La Haine de la musique (1996) : le projet du rhéteur s'y définit contre celui du philosophe dont le but est d'atteindre la vérité à travers les concepts et la pensée rationnelle. La rhétorique, elle, place le langage à distance, n'hésitant pas à le subvertir, à jouer avec les homonymies, les possibles glissements, et à utiliser le mythe et l'image contre l'impossibilité de dire.
Dernier Royaume va aussi dans ce sens. Cette ambitieuse entreprise est conçue comme un « petit effort d'une pensée du tout... d'une vision toute laïque du monde ». Dans le refus de l'affirmation d'une vérité, elle se propose la recherche de « pensées ambivalentes, qui tremblent ». Les trois premiers volumes – Les Ombres errantes, Sur le jadis, Abîmes (2002, prix Goncourt) – partent de la constatation que la déclinaison ordinairement reçue du temps en présent, passé et futur n'a plus cours. Les Paradisiaques et Sordidissimes (2004) prolongent cette réflexion. Plus que jamais héritier de la tradition rhétorique, Pascal Quignard y fait – à travers de courts chapitres et de multiples fragments – l'éloge de l'aoriste, d'un passé sans date qui renvoie aussi bien aux premières peintures sur les parois des grottes, qu'au temps d'avant le commencement, d'avant la conception. À la nostalgie du perdu, il n'oppose pas, comme Proust, le temps retrouvé, mais le jadis, « le passé à l'instant où il s'ajoute à l'origine » et que seuls les rêves, les contes et les mythes permettent d'atteindre.
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