4. Le lecteur parodique
Pour que ces procédés soient pleinement perçus et les effets de la parodisation appréciés à leur juste valeur, encore faut-il que le lecteur reconnaisse la présence d'un texte parodié et l'identifie. Cette condition n'est du reste pas propre à la parodie, toute forme d'intertextualité (ou d'hypertextualité pour reprendre la terminologie genettienne) l'exige. En fait une communication de type intertextuel ne peut réussir que si elle s'adresse à un destinataire suffisamment cultivé et doué de mémoire pour « mettre au jour » (expression de Tynianov) les textes cachés sous le texte-palimpseste. Dans le cas de la parodie, elle postule, de plus, une certaine sensibilité au comique, au ludique et au satirique qui fait qu'on peut peut-être parler, sur le modèle du lecteur intime requis, selon Rousset, par l'autobiographie, de « lecteur parodique » et penser, pour l'illustrer, à ces amateurs déclarés et éclairés que furent Flaubert ou Nabokov – lequel avouait dans Feu pâle (1962) avoir « un certain goût [...] pour la parodie, ce dernier ressort de l'esprit ». Quoi qu'il en soit de son érudition, le lecteur de parodies sera toutefois aidé par quelques signaux destinés à orienter sa réception : des titres comme « La Fourmi et la Cigale » (Fables d'Anouilh) ou « Virginie et Paul » (Contes cruels de Villiers de L'Isle-Adam) programment une inversion parodique, et un recueil de poèmes s'ouvrant et se fermant, comme Les Amours jaunes de Tristan Corbière, sur une parodie de « La Cigale et la Fourmi », laisse supposer que d'autres parodies se rencontreront au cours de l'ouvrage.
Le risque couru par tout parodiste est donc que ses lecteurs ne soient pas à même d'identifier ses hypotextes, d'où les précautions d'un Banville ajoutant à l'édition de 1873 des Odes funambulesques un « Commentaire » explicitant ses cibles textuelles et ses allusions satiriques. Sur une longue période, la mémoire de certains hypotextes peut disparaître, et Bakhtine remarquait qu'il « existe sans doute dans la littérature mondiale beaucoup d'œuvres dont nous ne soupçonnons même pas le caractère parodique » (Esthétique et théorie du roman). Mais c'est aussi bien le texte parodique lui-même qui est évanescent, car s'il existe des parodies parricides, « patrophages » (Genette), qui se sont si bien surimposées à leur modèle qu'elles ont fini par l'effacer, à l'inverse, combien n'ont brillé que d'un pâle éclat, inconsistantes et éphémères, avant de s'évanouir dans les travées poussiéreuses des bibliothèques ?
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