2. La fonction sociale de l'odeur et du parfum
La chair est vaincue en vertu de l'antique pouvoir de métamorphose de l'odeur par le parfum, mais non sans paradoxe : le parfum réputé révéler l'intimité de la personne est artificiel ; senteur objective, produit acheté, il prétend à un usage subjectif, la séduction de soi-même et d'autrui. La stylisation, non plus contemplée, mais inhalée, exerce une influence plus profonde car plus immédiate, une seconde forme de dialectique entre distance et proximité en témoigne : l'individu respiré est immédiatement donné par son arôme, alors même que son corps demeure en retrait. Le parfum convertit le discrédit attaché à l'olfaction et à l'odeur, il réchauffe et illumine, telle la parousie de l'essence même de la personne, induisant un déni de la physiologie.
Au caractère antisocial de l'odeur s'oppose donc le pouvoir socialisant du parfum. L'intolérance aux odeurs – pestilences ou fragrances inhabituelles – contrevient au rapprochement des hommes, et l'évolution des mœurs impose un dégoût accru pour les effluves organiques (les odeurs corporelles et alimentaires en font partie). Une hypersensibilité compense la baisse probable de notre acuité sensorielle, aussi les progrès de la désodorisation sont-ils loin de combler nos exigences sensitives alarmées par la pollution croissante ; Kant écrivait déjà : « La saleté paraît moins éveiller le dégoût par ce qu'elle a de rebutant [...] que par la mauvaise odeur qu'elle laisse supposer » (Anthropologie). Le parfum individuel peut charmer, l'odeur d'une foule est odieuse. Ne nous étonnons donc pas que notre temps accentue la lutte du parfum contre l'odeur : l'aromathérapie, selon le terme inventé par le chimiste R. M. Gattefossé en 1928, connaît un regain ; on parfume les lieux publics, les boutiques, notamment, pour créer une illusion d'intimité et de propreté. Moins innocemment, se multiplient les arômes incitatifs et les parfums de quiétude ; c'est là manifester l'importance nouvelle accordée au p … ]
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