2. La dialectique du paradoxe
C'est qu'il faut dépasser la thèse énoncée, et ne s'en tenir à la définition du paradoxe, celle qu'en donne l'Encyclopédie, que pour autant que l'on y entend ce « passage à l'extrême » qu'il suppose : « C'est une proposition, absurde en apparence, à cause qu'elle est contraire aux opinions reçues, et qui, néanmoins est vraie, ou du moins peut recevoir un air de vérité. » Fondé sur une tension entre folie et vérité, le paradoxe est un travail en profondeur de la contradiction, dans le tissu même du texte. À y regarder de près, anecdotes et concepts s'enchaînent moins qu'ils ne s'opposent. Quant à la thèse elle-même, on ne peut manquer d'observer qu'elle semble contredire celle du second des Entretiens sur le Fils naturel : ici, la qualité première de l'acteur est l'enthousiasme, là l'insensibilité. Le texte du Paradoxe, dont la forme dialoguée rend impossible d'emblée un sens stable et univoque, ne cesse d'opposer la nature à l'art, la vie au théâtre, accordant la supériorité tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Faut-il penser que Diderot s'en prend ici à la tragédie française, dépassée selon lui ? S'il pratique et théorise un nouveau genre, le drame bourgeois, au nom de la vérité et de la nature, comment comprendre que l'art soit défini par essence comme non naturel ? C'est peut-être que Diderot est pris dans un « dilemme » (M. Hobson) qu'il ne peut résoudre, pour des raisons historiques qui lui interdisent de penser clairement le divorce de l'art et de la nature.
C'est aussi, propose P. Lacoue-Labarthe, que le Paradoxe sur le comédien nous invite à une réflexion sur la mimésis : s'y voit posée la nécessité d'un retrait du sujet – car point de « je » arrêté chez Diderot, le Premier interlocuteur ne pouvant être assimilé à l'auteur –, condition préalable à la représentation qui, loin d'être simple reproduction de ce qui est, accomplit la nature. Renoncer à soi, n'être rien, est la condition « poïétique » par excellence, qui fait du comédien un passeur de monde. Entre Rousseau et Diderot, la rupture est assurément consommée, quant à la place du comédien et à la valeur morale du théâtre. Mais il est frappant que leur réflexion sur la mimésis engage, pour l'un et l'autre, la question du sujet, de son assomption ou de son retrait.
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