8. 1970 : « L'Épée de flammes » et « Les Pierres du ciel »
L'Épée de flammes (La Espada encendida, 1970) s'ouvre sur une citation de la Genèse (iii, 24) évoquant l'homme chassé de l'Éden, les chérubins et l'épée de feu qui s'agite de tous côtés, « pour garder le chemin de l'arbre de la vie ». Au seuil de ce livre, il est clair que le cataclysme universel a eu lieu. Un seul survivant, Rhodo le guerrier, contemple les statues disséminées, puis traverse la forêt mythique pour redevenir le « premier homme », porteur d'une « infinie solitude ». Surgit alors Rosie, la jeune Blanche nue, survivante de la légendaire Ville des Césars dont parle J. Vicuña Cifuentes dans Mythes et superstitions du Chili (Mitos y supersticiones de Chile, 1919), livre cité par Neruda à la fin du recueil. Rhodo reprend peu à peu conscience des merveilles de son corps et de l'évidence du désir. Tels « deux innocents perdus », Rosie et Rhodo se rejoignent charnellement et leur étreinte est à la mesure de l'immense paradis sauvage où ils se sentent à la fois neige, pierre et feu, où ils vivent un amour qui ne va pas sans haine, un plaisir qui est aussi une agonie anticipée. Mais l'épée de feu – ici représentée par un volcan américain – menace cet Adam et cette Ève du nouvel éden patagonien. Contrairement à la légende, le feu dévastateur n'ensevelira pas dans l'océan l'arche fragile où se sont réfugiés les animaux, autour du couple symbolique qui, libéré de Dieu, accède à son tour à la divinité.
Et la liberté de la mer les soulevaitdans son ventre spacieux :ils ondulaient sans route fixe et sans douleur sur la nef solitaire,de nouveau seuls, et pourtant maîtres désormaisde leurs artères, maîtres de leurs paroles, dieux communs et libres sur la mer.
Ainsi s'achève cette « sonate noire » où Neruda écrit une genèse du continent américain, suivant une dialectique qui restitue à l'homme ses pleins pouvoirs.
Les Pierres du ciel (Las Piedras del cielo, 1970) ne sont pas sans rappeler Les Pierres du Chili (Las Piedras de Chile, 1961). Chaque gemme du nouveau recueil, topaze, obsidienne, agate, cornaline, est célébrée dans un court poème où de somptueuses métaphores révèlent la beauté et le secret de la matière, pour conduire à la méditation sur la fragilité humaine : « chair et pierre : entités à jamais ennemies ».
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