6. « Pourquoi m'a-t-on donné des mains ? »
C'est en novembre 1968 que paraît le recueil intitulé Les Mains du jour (Las Manos del día, 1968). Le poète regarde ses mains et les déclare inutiles puisque lui-même n'a rien bâti de concret. Qui est-il ? Non point l'un de ces travailleurs manuels auxquels il a tant rendu hommage, notamment dans les Odes élémentaires, mais un simple spectateur de l'œuvre matérielle des hommes. Certes, le chant poétique magnifie la fabrication des choses, mais la feuille de papier et les mots qui y sont déposés par le poète garderont toujours un caractère amer et dérisoire. Neruda retrouve la solitude, tentation jusqu'alors conjurée par la poésie. L'heure de la mort approchant, il convient de dire clairement quel fut le sens de toute une vie. Une conclusion se dégage malgré les incertitudes : l'œuvre nérudienne est un cadeau fait aux hommes, un acte de partage qui renverra les êtres à leur propre vie et les aidera à prendre conscience d'eux-mêmes. La forêt chilienne demeure aussi inépuisablement belle et le poète l'exalte une fois de plus avant l'invocation terminale à toutes les mains des hommes et à chacune des « mains du jour ».
C'est encore la nature de son pays qui inspire à Neruda le livre suivant : Encore (Aún, juillet 1969). Alors qu'il fête son soixante-cinquième anniversaire, le poète proclame la nécessité d'éclairer ses « devoirs terrestres ». Aussi chante-t-il sa terre, l'Araucanie, « rose mouillée » dont les racines se trouvent dans son propre corps, et dont les chemins le conduisent vers le pôle Sud, « entre des arbres brûlés ». Chaque terme géographique renvoie à un jalon de l'itinéraire matériel et poétique qui amena l'enfant de Temuco à la découverte du verbe, c'est-à-dire à sa véritable naissance. La mort du poète a déjà commencé, mais seule importe l'éternité de la vague :
[…]Je meurs dans chaque vague chaque jour.
Je meurs dans chaque jour en chaque vague.
Pourtant le jour ne meurt jamais. Il ne meurt pas. Et la vague ? non plus. Merci.
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