2. « Des rêves pareils à des cavaliers noirs »
Sous un titre d'ombre et de mélancolie, Crépusculaire est bien une œuvre de jeunesse ; l'auteur n'a pas vingt ans ; une langueur diffuse donne à ce recueil disparate une tonalité en harmonie avec le modernisme hérité de Rubén Darío. Dès l'année suivante, avec ses Vingt Poèmes d'amour et une chanson désespérée (Veinte Poemas de amor y una canción desesperada), Neruda affirme son génie dans l'expression de l'érotisme charnel, dans l'exaltation de la femme et de la jouissance, auxquelles se mêlent en contrepoint les échos de la mort. À cette époque, l'esprit du poète est fasciné par les appels des profondeurs. Tentative de l'homme infini (Tentativa del hombre infinito, 1926) et surtout Le Frondeur enthousiaste (El Hondero entusiasta, 1933) rendent compte de ce vertige de l'imagination tentée, à la suite des grands voyants, comme William Blake, Rimbaud, Lautréamont ou André Breton, de percer le mystère, d'élucider le monde, de révéler le cœur des choses. Dans L'Habitant et son espérance (El Habitante y su esperanza) et Anneaux (Anillos, 1926), Neruda abandonne le vers pour la prose. Mais un lyrisme brûlant emporte ces récits de passions, de crimes, de vengeances où l'auteur semble poursuivre indéfiniment le sillage de souvenirs qui s'éloignent toujours. La même quête des contours d'une mémoire sans rivages se prolonge, à travers l'évocation de voyages, de paysages, d'états d'âme ou de nouvelles amours, dans les deux premiers recueils de Résidence sur la terre (Residencia en la tierra, 1933 et 1935). La nature, et sa luxuriance exotique découverte en Asie, semble de plus en plus participer au destin intime du poète, dont ces deux livres traduisent le cheminement indécis, les détours obscurs ou lumineux. Mais ce cours sinueux, brusquement, va prendre une orientation imprévue. Troisième Résidence (Tercera Residencia, 1947) révèle cette transformation. Après les remous des Furies et des peines (Furias y penas, 1937), Neruda y inclut le chant de la guerre civile espagnole : Espagne au cœur (España en el corazón, 1938) ainsi que le Chant à Stalingrad (Canto a Estalingrado, 1942). Une prise de conscience nouvelle s'est faite chez lui : la poésie aussi peut être une arme dans le combat des hommes pour la justice.
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