2. Le « Finlandais volant »
Délivré de tout souci matériel, Nurmi peut se consacrer pleinement à la course à pied. Il révolutionne les méthodes d'entraînement, court chronomètre en main pour régler sa foulée académique mais sans grande amplitude. Il s'astreint à trois dures séances d'entraînement quotidiennes, sur des distances et des terrains variés, se veut un adepte de la gymnastique suédoise et des bains chauds et se fait soigneusement masser deux fois par semaine. Cette préparation minutieuse et assidue fait de Nurmi, sorte de précurseur, un athlète en avance sur son temps et, bien sûr, elle lui procure un avantage considérable sur ses adversaires de l'époque.
Nurmi ambitionne de remporter cinq médailles d'or aux jeux Olympiques de Paris, en 1924. Mais le programme lui imposera de courir le 5 000 mètres moins d'une heure après le 1 500 mètres. Pareil défi nécessite une répétition. Aussi, le 19 juin 1924, à Helsinki, il s'aligne sur 1 500 mètres à 19 h 5 : en 3 min 52 s 3/5, il bat son propre record du monde de 2/5 s ; à 20 h 10, il est au départ du 5 000 mètres : en 14 min 28 s 1/5, il améliore son record du monde de 7 s 1/5. Nurmi est prêt pour son incroyable défi. Le 10 juillet 1924, Paavo Nurmi remporte aisément le 1 500 mètres olympique, devant le Suisse Wilhelm Schärer. Moins d'une heure plus tard, donc, il s'adjuge le 5 000 mètres, à l'issue d'une empoignade restée mémorable avec son compatriote Ville Ritola (14 min 31,2 s contre 14 min 31,4 s). Le surlendemain, il dispute le cross-country. Dans la plaine de Colombes, par 45 0C à l'ombre, les 10 650 mètres du parcours sont un calvaire pour les trente-huit partants – vingt-trois d'entre eux abandonnent. Nurmi, impassible, sort vainqueur de cet enfer. À Paris, il est également médaillé d'or par équipes sur 3 000 mètres et en cross-country. Plus aucun athlète ne remportera cinq médailles d'or lors d'une même édition des Jeux ; il faudra attendre 2004 pour qu'un autre champion – le Marocain Hicham El Guerrouj – réussisse le doublé 1 500-5 000 mètres.
Mais, tout à sa concentration, Nurmi a boudé la presse. Les journalistes lui en tiennent rigueur, le surnomment le « Finlandais silencieux » ou l'« Homme qui ne sourit jamais ». André Obey écrira dans L'Orgue du stade : « À force de tendre au sublime, de hausser l'athlète jusqu'au surhomme, les records de Nurmi risquent de devenir inhumains. [...] Il ne rit pas, ni ne sourit. » Sous la plume de Gabriel Hanot, on peut lire ces lignes dans Le Miroir des sports : « Est-il esclave de son sport, de son entraînement, de ses résultats et ce au point de martyriser corps et âme ? »
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



