5. La fin de l'« homme fort »
Guillaume Ier était mort le 9 mars 1888, et son successeur, Frédéric III, avait prié Bismarck de conserver la chancellerie. Mais le nouveau souverain, atteint d'un cancer, meurt le 15 juin, laissant le trône à son fils Guillaume II. Le nouvel empereur a vingt-neuf ans, le chancelier soixante-treize. Leurs caractères ne tardent pas à se heurter. Impatient de régner, le jeune souverain supporte mal le poids de l'expérience du chancelier ; son entourage le pousse dans cette voie en critiquant l'autoritarisme du « ministre tout-puissant ». Diplomatie, politique sociale, attitude envers le socialisme, qui regagne des voix aux élections de 1890 : autant d'occasions de conflits inévitables. Les ministres prussiens ayant pris l'habitude d'exposer leurs projets à l'empereur sans en référer à Bismarck, celui-ci leur rappelle qu'une ordonnance de 1852 place les ministres sous le contrôle du ministre-président. De son côté, Guillaume II reproche à Bismarck d'avoir reçu chez lui Windthorst, chef du parti du centre, sans l'en avoir avisé – prétention que Bismarck rejette le 15 mars 1890, au cours d'une visite orageuse de l'empereur à la chancellerie. Le 18 mars, le chancelier rédige sa lettre de démission que Guillaume II accepte le 20.
Bismarck vivra encore huit ans, dans une retraite morose à Friedrichsruh. Il ne peut se résigner à son inactivité. Sa rancune envers son successeur Caprivi et d'autres ennemis s'exhale dans les interviews données à des journaux allemands ou étrangers (c'est alors qu'il révèle l'affaire de la dépêche d'Ems). Friedrichsruh devient un foyer d'opposition dont Guillaume II redoute les intrigues et leurs effets sur l'opinion publique. Un semblant de réconciliation entre l'empereur et l'ex-chancelier, en 1894, ne doit pas faire illusion. Et c'est dans la disgrâce et l'isolement grandissant que Bismarck s'éteint le 30 juillet 1898.
Député, ambassadeur, ministre, chancelier : mais quoi de l'homme ? Quelle est cette personnalité puissante qui a dominé l'Allemagne et l'Europe de son temps ?
S'il fallait définir d'un mot sa personnalité si complexe et parfois contradictoire, c'est assurément le terme de réaliste que l'on retiendrait : un homme sans préjugés, qui ne croit qu'à la force, mais appliquée où et quand il le faut. « Le plus beau pâté s'effondre, s'il est retiré trop tôt du feu », disait-il dans son style imagé. Réalisme qui lui a permis de marquer l'histoire de son temps d'une empreinte indélébile.
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