2. Un éclectisme trompeur
Il n'est pas exagéré de penser que Preminger a accompli la première partie de son programme. Mais le démocrate engagé, adversaire de toutes les censures, ne va pas se contenter du statut d'incontestable cinéaste de studio. Preminger incarne à cet égard l'esprit d'indépendance qui anime la part éclairée du cinéma américain de son temps, représentée par Wilder, Kazan, Stevens ou Mankiewicz. Se libérant peu à peu de la tutelle du studio, devenant son propre producteur, Preminger aborde plusieurs sujets tabous, qui constituent autant d'entorses au code de production mis en place par la profession cinématographique en 1934. Il évoque ainsi la virginité féminine (La lune était bleue, 1953), la liberté d'expression dans l'armée (Condamné au silence, 1955) ou l'addiction à l'héroïne (L’Homme au bras d’or, 1955). L'époque ne l'empêche pas de donner dans le divertissement de grande qualité, comme l'attestent les deux productions de 1954 : Rivière sans retour (avec Robert Mitchum et Marilyn Monroe) et Carmen Jones, magnifique adaptation de l'opéra de Bizet avec Dorothy Dandridge (une des « fiancées » du cinéaste) et une distribution intégralement afro-américaine. Toujours intéressé par les actrices, Preminger « découvre » Jean Seberg avec qui il réalise en 1957 et en 1958 deux autres œuvres dont l'importance sera surtout reconnue par la critique française : Sainte Jeanne (d'après G. B. Shaw) et l'adaptation de Bonjour Tristesse. Jean-Luc Godard n'a jamais caché ce que le personnage de Patricia dans À bout de souffle, interprété par la jeune actrice américaine, devait à celui de Cécile dans le film de Preminger − et Godard d'inscrire la Nouvelle Vague dans une relation d'héritage et de filiation avec le cinéma américain. Autopsie d’un meurtre (1959) reste à cet égard − avec Rio Bravo et La Mort aux trousses − un des moments d'accomplissements du classicisme hollywoodien pour la critique française. Il est vrai que ce modèle de film de procès, accompagné par la musique de Duke Ellington, fascine surtout par le caractère positif des personnages, et notamment celui de l'avocat Paul Biegler qu'interprèt […]
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