3. Acheminement vers la parole
Welles, acteur avant toute chose, n'est jamais là où on l'attend. S'il est un si grand cinéaste, l'un des tout premiers, c'est peut-être parce qu'il n'est pas un « professionnel », un spécialiste. On peut soutenir le paradoxe suivant lequel sa chance fut de s'intéresser au cinéma en venant du théâtre et surtout de la radio ; comme Pagnol et Guitry – qu'il admire –, il a abordé le cinéma parlant sans les préjugés qui encombraient la majorité des cinéastes venus du « muet ». Pour lui, l'image n'est jamais première, la plastique est détestable si elle est une fin en soi. C'est la parole qui est première. Et la voix. La musicalité d'un texte qui appelle le rythme du film. Autrement dit la poésie. Mais une poésie qui n'est pas forcément évidente, ni spectaculaire. Celle qui naît d'un récit bien conduit, poésie de conteur qui déroule son fil, nous tient en haleine, nous enchante.
Ainsi, le dernier mot de Kane, qui ouvre l'œuvre toujours surprenante de Welles, est le premier balbutiement d'un poète qui cherche sa voix. Qu'importe ce que signifie « Rosebud », à quelle clé il nous renvoie ; qu'importe si c'est une femme, un cheval ou un traîneau. C'est la voix de quelqu'un qui meurt, parole de théâtre adressée au spectateur et à lui seul – il n'y a pas d'autre témoin de la mort de Kane que la caméra. Parole lancée comme un défi (avoir le dernier mot). Parole échangée : Kane disparu, « Rosebud » appartient à tout le monde. L'énigme rassemble, elle fonde le spectacle.
Il faut donc que Charles Foster Kane meure pour que sa voix soit entendue. Toute la vie de Kane est dictée par le besoin de se faire entendre, ou plus exactement de faire du bruit. Journaliste, fondateur de journaux et d'un opéra construit pour lancer une chanteuse, sa femme, et qui va de fiasco en fiasco jusqu'à la solitude de Xanadu où les grandes salles glacées résonnent déjà de voix d'outre-tombe.
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