6. L'orchestre, microsociété musicale
Conçue progressivement au cours de plusieurs siècles d'évolution musicale, l'idée de l'orchestre symphonique occidental traduit un compromis, fort important dans l'esthétique sociale, entre l'individuel et le collectif. En effet, le principe selon lequel la création esthétique est, avant tout, une œuvre individuelle (principe qui commence à peine à être battu en brèche) se trouvait tempéré par le fait que la réalisation matérielle de cette création ne pouvait, dans certains cas, qu'être entreprise par une collectivité. Certains critiques du début du xxe siècle virent alors, entre musique et architecture, des correspondances méritant, peut-être, d'être discutées plus qu'elles ne l'ont été. Plutôt que des correspondances, on constatera des similitudes, mais aussi des dissemblances.
La principale similitude est celle du partage et de la spécialisation des tâches avec, dans le cas de la musique, des fonctions hiérarchisantes beaucoup plus grandes que dans celui de l'architecture. En effet, si l'architecte, auteur de l'œuvre, garde généralement l'admiration du public ou, au moins, la signature de l'ouvrage, il arrive fréquemment, en musique, que l'entrepreneur principal (le chef d'orchestre) devienne beaucoup plus célèbre que l'auteur dont il interprète les œuvres. La hiérarchie des mérites qui est perçue par le public (qui n'est pas forcément celle qui est perçue par les professionnels) sera donc très accentuée et fortement décalée. Ce sera, par exemple, dans l'ordre décroissant : le chef d'orchestre ou le soliste, puis l'orchestre (considéré comme une personne morale), enfin le compositeur, personnalité invisible, donc presque anonyme, voire mythique.
La principale dissemblance résulte de la constitution en personnalité collective, solidement affirmée, de l'ensemble des ouvriers et corps de métiers (les musiciens d'orchestre), personnalité collective qui, dans le cas de l'architecture, existe beaucoup moins chez les maçons et les menuisi […]
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