4. Analyse d'une analyse
Olivier Messiaen a toujours pris le soin de présenter, d'expliquer et d'analyser lui-même ses œuvres. Ainsi, le texte qu'il a consacré à la Turangalîla-Symphonie est important, car il définit à la fois l'esprit de l'œuvre et les moyens techniques employés. Turangalîla-Symphonie est un chant d'amour. Turangalîla-Symphonie est un hymne à la joie. Non pas la joie bourgeoise et tranquillement euphorique de quelque honnête homme du xviie siècle, mais la joie telle que peut la concevoir celui qui ne l'a qu'entrevue au milieu du malheur, c'est-à-dire une joie surhumaine, débordante, aveuglante et démesurée. L'amour y est présenté sous le même aspect : c'est l'amour fatal, irrésistible, qui transcende tout, qui supprime tout hors lui. Ces propos vont à l'encontre d'une conception abstraite de la musique conçue comme jeu intellectuel, et ils sont bien éloignés de la célèbre réflexion de Stravinski : « La musique, par son essence, [est] impuissante à exprimer quoi que ce soit. » Peut-on aujourd'hui relier une musique à l'expression d'un sentiment avec autant de force et de précision ? La musique, dans son abstraction de fait, parvient-elle réellement à traduire un état d'âme, une émotion, une passion ? Elle les signifie autrement, mais elle sait les faire éprouver. Ce pouvoir lui a été souvent dénié, et pourtant, elle le possède effectivement, par l'action profonde qu'exercent les sons, les timbres, les registres, les rythmes, les intervalles, les couleurs harmoniques, sur la sensibilité, sur le psychisme, et même sur l'état physiologique de l'auditeur. Pour décrire les quatre thèmes cycliques qui sont l'ossature de la Turangalîla-Symphonie, Olivier Messiaen emploie des termes d'un lyrisme imagé : « Le premier thème cyclique, en tierces pesantes, presque toujours joué par des trombones fortissimo, a la brutalité lourde, terrifiante, des vieux monuments mexicains. Il a toujours évoqué pour moi quelque statue terrible et fatale (on pense à La Vénus d'Ille de Prosper […]
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