Les nombreuses œuvres romanesques et les essais critiques d'Oe Kenzaburō constituent une part essentielle de la littérature japonaise contemporaine. Ils lui ont valu de recevoir le prix Nobel de littérature en 1994. Contrairement à certaines valeurs éthiques, esthétiques et littéraires, présentées en France comme de constantes caractéristiques de la culture japonaise – renoncement à la vie, sensibilité aiguë devant la nature éphémère des choses, goût de perfection dans les détails –, Oe Kenzaburō met l'accent, dans ses œuvres souvent violentes et même subversives, sur l'attachement à la vie, la volonté de durer et la recherche tenace d'une vision totale de l'univers. Il retrouve et amplifie un autre courant de la tradition japonaise enracinée dans la vitalité intarissable du peuple, qui s'exprime à travers le rire mêlé de larmes, la colère doublée de douceur, la détresse accompagnée d'espoir.
1. Humiliés et offensés
Oe Kenzaburō est né en 1935 dans un petit village de l'île de Shikoku. Il passa son enfance dans ce cadre rural, où les hommes vivaient en contact intime avec la nature. Le Japon cependant était en guerre et l'on enseignait aux écoliers la loyauté absolue vis-à-vis de l'Empereur. Oe Kenzaburō – qui, tout jeune, perdit son père – avait dix ans quand le Japon accepta la reddition inconditionnelle. Deux idées fondamentales de la Constitution (1947) formeront dès lors la conviction politique du futur écrivain : la souveraineté accordée au peuple et l'abandon de toute force militaire. Mais la démocratisation du Japon fut vite freinée : à partir de la guerre de Corée, le gouvernement japonais, étroitement lié aux États-Unis par un pacte militaire, commença à reconstruire une armée. Oe Kenzaburō ressentit avec acuité les bouleversements politiques, sociaux et moraux qui ne cessèrent de secouer son pays en convalescence. Il combattra plus tard pour la cause de la vraie démocratie.
En 1954, il entre à l'université de Tōkyō. Il s'intéresse à la littérature française, en […]
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