Que l'imaginaire et le rêve soient, pour l'art, de plus d'importance que la représentation de la nature à la manière des impressionnistes, ses contemporains, tel est le message que nous laisse Redon. Cet artiste, discret et réservé, se donnait clairement pour but de mettre « la logique du visible au service de l'invisible ». Un monde magique où règnent la peur des forces mystérieuses et d'étranges visions se déploie dans les lithographies de sa première période et lui vaut, au-delà même des frontières françaises, la considération de collectionneurs éclairés, des écrivains symbolistes, puis de la nouvelle génération de peintres français représentée par Gauguin, Émile Bernard et les nabis. Au début du xxe siècle, un Redon inattendu semble se manifester, avec ses natures mortes aux fleurs d'un style détendu, ses évocations de figures mythologiques et ses paravents décoratifs. Au lieu de sujets étranges, ce sont désormais des coloris éblouisssants qui créent le climat envoûtant de ses œuvres. Le public comme les critiques ne surent pas toujours saisir le lien entre les deux aspects de la production de l'artiste, et sa renommée connut en conséquence une éclipse ; expositions et travaux critiques ont contribué à lui restituer sa véritable place : celle d'un visionnaire qui, enraciné dans l'époque de l'Art nouveau, annonce certains aspects du surréalisme.
1. Dans la solitude de Peyrelebade
Bien qu'Odilon Redon fût né à Bordeaux, son père avait mené la plus grande partie de son existence à La Nouvelle-Orléans et y avait acquis, comme « colon », quelque fortune. Confié aux soins d'un oncle, Redon passe son enfance dans le domaine isolé et hanté de Peyrelebade, dans les Landes, tout entouré de forêts sauvages et d'étangs marécageux. À l'âge de vingt ans, il se rend à Paris, mais il ne trouve guère de satisfaction dans l'étude de l'architecture, pas plus que dans l'enseignement du peintre académique Jean-Léon Gérome. Dix ans plus tard, il prend part à la guerre entre la France et l […]
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