2. Traduire l'Esprit du monde
Lorsque Yeats écrit les Nouveaux Poèmes, le temps de la fin est déjà venu, le havre de paix, Coole Park, le château de Lady Gregory, a été détruit par son nouveau propriétaire. Mais la mélancolie est combattue : « J'ai, moi, des mots qui peuvent transpercer un cœur. » Yeats proclame en guise de foi que « toutes nos paroles ou nos chants/ devaient venir d'un contact avec la terre et de ce contact [...] toute chose prenait sa force ». Les emprunts populaires sont intégrés à la célébration poétique, la croix de pierre, le fantôme rejoignent des images maîtresses : le lion, la vierge, la putain, l'aigle dans les airs qui fait chanter les Muses. L'évocation érotique ajoute la nécessaire touche de jubilation : « La semence [soupire] après la matrice » ; « Et j'oublie pour un moment/ Toute souffrance sur un sein de femme ». L'amour illustre ici l'un des aspects de la théorie des gyres où deux spires sont emboîtées sur elles-mêmes en sens inverse : l'une représente le règne de l'objectivité, l'autre celui de la subjectivité. Cette imagé clé, tirée du Timée de Platon symbolise pour Yeats le cours inéluctable de l'Histoire et son dynamisme : la création poétique aspire à traduire l'Esprit du Monde (Spiritus Mundi) où les images, comme entreposées, sont à même de nous faire saisir le sens intime du Mystère de la vie. Yeats considère à raison son époque comme un moment de discorde absolue. Il espère un changement, et, se retournant sur l'œuvre faite, se pose dans l'ultime poème du recueil la question essentielle : « Ai-je, en le mettant en mots,/ Gâté ce qui me vient des reins de mes ancêtres ?/ Des yeux devenus par la mort ceux de l'esprit peuvent juger,/ Moi, je ne le puis, mais je ne suis pas satisfait. » La modernité de Yeats tient autant à son style qu'à la puissance de sa vision, qu'elle soit historique ou poétique.
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