3. Saper le fondement de l'ordre esthétique
Pour entrer dans la région du non-art, les œuvres doivent contester, bouleverser au moins partiellement l'art existant. Elles mettent en évidence, en les critiquant, certains des caractères qui (parfois sans qu'on le sache) définissent l'art reconnu et admiré, l'art civique, traditionnel, approuvé par la classe dominante. Le plus fréquemment ces œuvres ne sont qu'en partie subversives et se conforment par ailleurs aux valeurs établies.
La subversion, c'est d'abord de ne pas considérer l'activité artistique comme normale et naturelle. Subvertir signifie alors, curieusement, recentrer l'art sur lui-même. Il n'a plus pour alibi de chanter la gloire de Dieu, ou la beauté féminine, de célébrer la nature, de perpétuer le souvenir d'un personnage portraituré, de raconter une histoire. Il est confronté au problème de sa propre justification, de sa propre possibilité. Ben utilise l'humour pour montrer les contradictions de l'art. Dans un autre style, les artistes appelés « conceptuels » (en particulier Joseph Kosuth) affirment que l'art doit avoir pour public les seuls artistes et qu'il consiste en une « investigation de la fonction, de la signification et de l'usage de n'importe quelle et de toutes les propositions artistiques ». D'autres « arteurs » ne définissent pas avec autant de netteté cette fonction auto-analytique de l'œuvre, mais ne séparent pas davantage l'acte esthétique et l'interrogation sur lui.
Le privilège donné à la vision est aboli. Pour la tradition dominante en Occident, les arts non-musicaux sont une défense et une illustration de l'œil ; ils font de nous des regardeurs ; l'histoire de l'art est alors essentiellement une histoire de l'œil. Ces certitudes de l'ordre artistique sont interrogées, parfois bafouées par le non-art. Marcel Duchamp s'est opposé au « pur rétinien » ; l'élaboration mentale compte pour lui davantage que l'esthétique d'une forme ; comme il l'a dit, « le choix des ready-made est toujours basé su […]
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