La tradition littéraire iranienne veut que chaque genre ait son maître unique et irréfutable. Si Ḥāfiẓ, Khayyām et Firdūsī passent respectivement pour les plus illustres représentants du ghazal, du rubā'ī et du ḥamasa (épopée héroïque), Niẓāmī de Gandje (Nézāmi-è Gandjavi), lui, est considéré par les critiques comme celui de l'épopée romanesque, genre auparavant traité sans grand succès par Firdūsī dans son Livre des rois.
En dépit d'une renommée constante dont il jouit aussi bien en Iran, où plusieurs poètes tentèrent de l'imiter sans jamais l'égaler, que dans plusieurs autres pays d'Asie (la Turquie, l'Inde), Niẓāmī n'a pas encore obtenu ailleurs la fortune ou la vogue de Ḥafiẓ, de Khayyām.
Faut-il chercher la raison de cette méconnaissance dans le peu d'intérêt que les Européens manifestent pour les romans versifiés ? Ou faut-il l'attribuer au seul fait de la malchance du poète qui n'eut pas pour son œuvre d'interprètes aussi prestigieux que Goethe ou Fitzgerald ?
1. Âme solitaire
Sur la vie de Niẓām al-Dīn Abū Muḥammad Ilyas ibn Yūsuf, poète iranien du xiie siècle, connu sous le nom de Niẓāmī, on ne possède que des renseignements vagues et fragmentaires. Le lieu même de sa naissance est controversé : certains de ses biographes affirment qu'il naquit à Gandje (aujourd'hui Giandja en Azerbaïdjan), alors que, sur la foi d'un vers probablement interpolé après la mort du poète, d'autres le font naître à Qum. Ces biographes ne s'accordent pas plus, du reste, sur les dates de sa naissance et de sa mort. Un écart de trente ans sépare les hypothèses extrêmes.
Orphelin dès son plus jeune âge, Niẓāmī fit cependant de brillantes études, grâce à la sollicitude d'un oncle qui le prit en charge, de même que son frère, poète lui aussi. Le jeune protégé acquit ainsi de solides connaissances dans un grand nombre de sciences qu'on enseignait à son époque, dont l'astronomie à laquelle il semble avoir porté un intérêt particulièrement vif.
Il se maria trois fois, mais son bonheur conjugal fut toujours bref […]
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