En choisissant la vie des émigrés russes de Paris pour thème de son premier roman, Les Derniers et les Premiers (1930), puis de ses récits (à partir de L'Accompagnatrice, 1935), Nina Berberova, née à Saint-Pétersbourg, innovait. Mais ce n'est que cinquante ans plus tard que la « petite musique » de ses récits, discrètement exotique et humainement universelle, puis son œuvre de mémorialiste lui apportèrent la consécration, aboutissement d'une longue vie marquée par les ruptures : rupture avec la Russie en révolution qu'elle quitte en 1922 en compagnie du poète et critique Vladislav Khodassévitch (1886-1939), avec qui elle s'installe à Paris en 1925. Séparation d'avec Khodassévitch, en 1932, d'avec le peintre Makeïev en 1947, puis départ de France en 1950, pour émigrer aux États-Unis, où, l'écrivain finira par enseigner à l'université de Yale, puis à celle de Princeton.
L'écriture (et d'abord la poésie) fut une vocation, et aussi un gagne-pain, en complément du métier de journaliste dans les quotidiens russes de Paris, d'où sont issues les Chroniques de Billancourt (1929-1940) sur les petites gens de l'émigration, pittoresques ou pitoyables, et les comptes rendus d'audience de L'Affaire Kravtchenko (1949). Les récits de Nina Berberova, publiés dans des revues russes de 1927 à 1958, sont marqués, selon l'auteur lui-même, par « une certaine vivacité de l'imagination et une tentative de symbolisation ». Si L'Accompagnatrice, Le Laquais et la Putain (1937), Astachev à Paris (1938) échappent au fait divers sordide ou au mélodrame, c'est grâce à l'écriture : des petits riens révélateurs, des demi-mots, un art de la pointe sèche et une froide lucidité dessinent en quelques chapitres une vie entière dans laquelle entre la tragédie. Dans les autres récits — Roquenval (1936), La Résurrection de Mozart (1940), Le Roseau révolté (1958), Le Mal noir (1959) —, la dialectique du maître et de l'esclave au sein de la passion fait place au thème de l'incommunicabilité, des rencontres avortées, des solitudes qui se côtoient sans pouvoir trouver le bonheur. Le « je » de la plupart des récits de Nina Berberova rend floue la frontière entre la fiction et la réalité. L'autobiographie de l'écrivain (C'est moi qui souligne, 1969) est construite comme un récit sélectif des étapes de sa vie et de ses rencontres. Ses sympathies et ses antipathies inspirent les biographies de Tchaïkovski (1936), Borodine (1938) ou du poète Alexandre Blok (1947).
Un temps oubliée, l’œuvre de Nina Berberova a fait l’objet d’une véritable redécouverte par les éditions Actes sud à partir de 1985.
Michel NIQUEUX
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