2. Caractères généraux
La Chanson des Nibelungen passe à juste titre pour un des chefs-d'œuvre de la littérature allemande au Moyen Âge. L'auteur a su équilibrer les deux parties de son récit, tout en en maintenant l'unité ; il a réussi d'admirables tableaux (Hagen montant la garde avec son ami Volker, refusant de se lever à l'approche de Kriemhild) ; en artiste consommé, il a su tirer parti des ressources que lui offrait le recours aux leitmotive à valeur symbolique (trésor des Nibelungen, épée de Siegfried...), aux rêves et aux avertissements prémonitoires.
Sans doute a-t-il voulu adapter les vieilles légendes à l'esprit de son temps : il s'est appliqué à donner à son poème un vernis courtois en présentant Siegfried comme un soupirant timide, selon la meilleure tradition du Minnesang, en multipliant les descriptions de fêtes avec leur étiquette rigoureuse, avec leur déploiement de luxe. Mais la matière qu'il avait à traiter se prêtait mal à cette stylisation courtoise, et lui-même avait sans doute trop le sens du tragique inhérent à la condition humaine pour accepter d'édulcorer les données de l'antique fable. Dieu demeure étrangement lointain dans son poème : le destin, l'implacable wurd des vieux Germains, y assume sa place et il pousse à leur perte, conjointement, avec la démesure qui souvent les caractérise, les protagonistes de ce drame. Dans le déchaînement des passions, même ce chevalier irréprochable qu'est Rüdiger ne peut échapper à la mort, et Dietrich, le roi juste et mesuré, n'arrive pas à faire entendre la voix de la raison. Il y a un abîme entre la « détresse des Nibelungen » (der Nibelunge n̄ot : ce sont là les derniers mots du manuscrit B) et la conclusion optimiste, digne des contes de fées, qui caractérise le roman arthurien.
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