2. La poésie d'un combat
D'une ampleur et d'une variété exceptionnelles, l'œuvre de Nazim Hikmet comporte quelques constantes thématiques présentées sous forme épique : luttes historiques paysannes, guerre de l'indépendance, hauts faits des combats antifascistes (Abyssinie, Italie, Espagne, France), construction du socialisme ; d'autre part des poèmes condensés sous la forme classique des rubais, qui chantent les rapports nouveaux de l'homme avec la nature en devenir. Enfin l'autobiographie du militant, fresque de l'époque comportant des centaines de personnages, où domine la conscience aiguë des problèmes de la désaliénation de l'homme, de la souffrance morale, celle de l'approche de la mort, attendue avec une sérénité grave d'où est exclu tout verbiage métaphysique. À cela s'ajoute une œuvre dramatique importante, un roman et des scénarios ainsi que des chroniques pour les quotidiens.
Nazim Hikmet a mis fin à la grande séparation de la poésie populaire turque d'avec celle des classes cultivées par une thématique radicalement nouvelle, par le recours au langage parlé, ainsi que par un système d'images harmonieusement imprégné de traditions orientales et occidentales à la fois. Les deux derniers représentants de la métrique traditionnelle (aruz), Yahya Kemal (1884-1958) et Ahmed Hachim (1884-1933), ainsi que les partisans du vers syllabique, sentimental, patriotique ou mystique furent bousculés par les fougueux vers libres du nouvel arrivant qui, d'abord inspiré par le futurisme et le constructivisme russes, aboutit très vite à un art original reflétant les aspirations du peuple turc, les drames des militants ouvriers, les problèmes du Tiers Monde et l'épopée du xxe siècle avec ses contradictions annonciatrices d'une ère nouvelle. Dans son œuvre, la langue turque, devenue elle-même matière poétique, semble gagner une vigueur nouvelle au contact d'une pensée révolutionnaire.
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