3. « La Lettre écarlate »
Toutes ces expériences, tous ces itinéraires convergent vers une même œuvre centrale : La Lettre écarlate (The Scarlet Letter, 1850). Hawthorne a fait dans ce livre la somme de son moi et de ses tendances contradictoires. On y trouve réunis, dans une même sphère de fatalité sans issue, dans un monde fermé où seules les fleurs du mal et de la souffrance trouvent un terrain favorable, des personnages torturés qui cherchent en vain à s'épanouir dans les limites imposées par la loi d'airain qui les opprime : le saint manqué, obsédé par sa faute, la femme adultère, l'alchimiste haineux et l'enfant sorcière. Dimmesdale, le pasteur, a la sensibilité d'un artiste, mais non la puissance créatrice (ou la foi) qui pourrait le sauver. Son âme est entièrement dominée, dévastée par la peur, sentiment négatif, destructeur. Il ne voit dans ses égarements sexuels que la cause irrémédiable de sa perte. L'amour à ses yeux n'a pas de valeur rédemptrice. La beauté d'Hester, sa générosité, sa tendresse maternelle pour l'homme misérable et traqué qu'il est devenu ne sont pour lui, en fin de compte, qu'autant d'images de la tentation de la chair, la chair haïssable qui rend la sainteté impossible. Chillingworth, le jaloux, le Iago hawthornien, précipite par des manœuvres dignes d'un psychanalyste sadique la désintégration de cette âme malade, achève d'y remplacer un Dieu sans amour par le désespoir. Enfin, s'il en était besoin, les puissances des ténèbres hésiteraient-elles à recourir à leur suprême auxiliaire, Pearl, la petite sorcière, dont le rire cruel attire le pasteur toujours plus avant dans le labyrinthe où le guettent la folie et le suicide ? La postulation de Dimmesdale vers la méfiance et la mortification (vers l'enfer, combien terrestre et moderne) l'emporte, en apparence, sur la postulation d'Hester vers l'amour, vers la vie.
Mais la signification évidente d'un livre et sa signification profonde ne coïncident pas toujours. Et l'homme qui refuse, pour des raisons platement « morales », par dépit secret, et surtout pour obéir aux exigences de la tragédie, de laisser triompher certaines aspirations nécessaires au plein épanouissement des êtres, toujours plus ou moins réprimées au nom de l'ordre, peut nous adresser indirectement son message secret dans telle page d'une exceptionnelle richesse où il s'est mis tout entier. Cette page de Hawthorne, c'est l'admirable scène de la forêt : le cœur même de son livre.
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