5. « Quelque chose d'anodin, de familier au possible »
Fragments de phrases, rires, intonations, clichés, rumeurs, exclamations, silences : ce sont eux qui vont bientôt constituer l'univers du roman et celui du théâtre. Entre la vie et la mort (1968) essaie d'explorer le travail même d'un écrivain, cette relation difficile qu'il entretient avec les mots et avec la société ; Vous les entendez ? (1972), les perturbations profondes provoquées par un certain rire ; Disent les imbéciles (1976), l'influence de la construction factice de personnages sur la liberté de pensée. Partout le langage s'interroge sur son propre pouvoir, sur cette parole qui est « l'arme quotidienne, insidieuse et efficace, d'innombrables petits crimes ».
Dans l'œuvre écrite pour la scène, la recherche est identique. Nathalie Sarraute vient au théâtre en 1965, à la suite d'une commande de la radio allemande de Stuttgart. Ce seront Le Silence puis Le Mensonge, créés deux ans plus tard au théâtre de France dans une mise en scène de J.-L. Barrault. Les autres textes qui suivront manifestent souvent, par leur titre même (Isma, C'est beau, Pour un oui ou pour un non) que le rôle principal est joué par un mot, par quelques mots, par une façon de les prononcer. Par ses tics, ses accents, ses réticences ou ses banalités, la parole est porteuse de drames qui se déclenchent à la première occasion. Il suffit d'un silence, d'un changement d'intonation pour qu'affleure cette « sous-conversation » qui se dissimule sous le bavardage. Par là se manifeste la force d'une écriture théâtrale qui tire d'elle-même, c'est-à-dire du dialogue et de ses ratés, les moments d'une action dramatique.
Si menaçant, trouble, explosif que soit ce pouvoir du langage, il semble pourtant, et l'œuvre en témoigne, qu'il soit aussi le moyen de combattre ses propres méfaits. Les mots, dont l'assemblage patient et nouveau tâchait de traduire cette « part d'innommé » que poursuit l'écrivain, sont aussi capables de combattre leur propre usure, leur lourdeu […]
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