2. « Des mouvements qui émergeaient de la brume »
Les cinq années nécessaires à la rédaction de Tropismes semblent témoigner de la difficulté de l'entreprise. Il s'agissait de transcrire les impressions produites par des mouvements intérieurs, infimes et fugitifs, des affleurements incessants d'impulsions, de réactions, qui forment, aux limites mêmes de la conscience, la trame invisible de l'existence. Ces mouvements élémentaires, qui ne portent aucun nom et que Nathalie Sarraute baptisera d'un terme emprunté à la biologie, sont à l'origine de nos faits et gestes, de nos sentiments et de nos paroles. Antérieurs donc à tout langage, ils se développent dans ces régions « marécageuses et obscures » où l'écriture tentera de les rejoindre pour en exprimer la nature trouble et familière.
Le travail romanesque sera donc neuf en plusieurs sens. D'abord par l'objet poursuivi, ces « tropismes » qui ne se découvrent qu'au-delà des apparences et qui contraignent l'écrivain à déployer la vigilance d'un guetteur. Le but n'est pourtant pas d'approfondir grâce à eux l'analyse de certains caractères, de ces figures traditionnelles du roman que sont le jaloux, l'ambitieux ou l'amoureux. Ce malentendu ne peut qu'être le fait d'une lecture superficielle. Dans Portrait d'un inconnu (1948), sous le regard d'un narrateur obsédé par le couple formé par un vieil homme et sa fille, semblent se constituer des types familiers, l'avare égoïste, la fille sacrifiée. « Est-ce de la psychologie ? » À cette question posée par Sartre dans la Préface qu'il écrivit en 1947 pour cet « anti-roman » peut répondre le premier article de L'Ère du soupçon, « De Dostoïevski à Kafka », paru en 1947 dans Les Temps modernes : l'écrivain doit-il vraiment choisir entre un « roman psychologique », issu du maître russe, et un courant plus « moderne », celui du « roman métaphysique » ? Dans celui-ci apparaîtrait l'homme absurde du xxe siècle, l'individu absent à lui-même et si réduit à ses seules apparences qu'il ne peut qu'être […]
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