2. Au-delà du naturalisme
Dès sa sortie, le roman fit scandale et déchaîna la critique : Céline ne respectait même pas le monde enchanté de l'enfance ; il montrait un mépris absolu de la vie et de ses idéaux ; il faisait preuve d'un naturalisme outrancier, n'appréhendant l'homme que dans ses fonctions digestives ou génitales. Bref, il racontait des choses sales et il les racontait salement : « C'est pas les étrons qui manquaient sur notre dallage et devant la porte. Avec tout le monde qui passait, y avait tant de glaviots répandus que ça en devenait gluant. » L'extrême crudité du livre répugnait, même si certains osaient un rapprochement avec Rabelais, d'autant que l'éditeur de Céline, Denoël, avait refusé d'imprimer certains passages, jugés trop obscènes, qu'il avait laissés en blanc.
Mais, ce qu'on reprochait le plus à l'auteur, c'était de ne défendre aucune thèse et de ne délivrer aucun message. Voyage au bout de la nuit avait plu parce qu'il remplissait cette fonction : pamphlet anticapitaliste pour les uns, épopée humaniste pour les autres. Mort à crédit, à une époque où les menaces de guerre s'accumulaient sur l'Europe et où on attendait des intellectuels qu'ils s'engagent, ne proposait rien, sinon une totale révolution du langage, une « petite musique » détonante. Plus tard, Céline explicitera son projet dans les Entretiens avec le Professeur Y (1954).
Certes, Voyage au bout de la nuit avait déjà ouvert la voie et fait entrer le langage parlé dans le langage écrit. Mort à crédit va beaucoup plus loin en faisant éclater la syntaxe traditionnelle du français : la phrase et la ponctuation classiques disparaissent, pour céder la place à un continuum de petites unités de sens séparées les unes des autres par trois points de suspension. À la construction raisonnable et raisonnée du discours succède une énonciation pulsionnelle qui semble l'immédiate mise en mots du flux de la pensée et dont la finalité est de restituer, dans son état le plus pur, une émotion.
Être un « styliste » de l'émotio […]
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