2. S'essayer par doute
Comment Montaigne n'aurait-il pas tout mis dans ce livre singulier à titre pluriel ? Comment n'aurait-il pas admis la discordance entre des titres de chapitres et un contenu accidentel grossissant et se bariolant sous les retours de sa plume ?
Peu importe l'objet dont il traite : toute occasion lui est bonne pour mettre son jugement à l'épreuve. Peu importe aussi, à la limite, le résultat auquel il parvient – affirmation, doute, refus – dans la mesure où il ne prétend jamais le proposer comme une vérité assurée, mais seulement comme un témoignage subjectif, une opinion personnelle. On risque fort de ne pas saisir l'intérêt de ce livre vertigineux, l'une des plus surprenantes inventions littéraires de l'âge moderne, si l'on ne cherche pas à comprendre la démarche intellectuelle spécifique qui l'anime : l'« essai » – terme souvent utilisé par la critique pour désigner les subdivisions de l'ensemble, que Montaigne appelle « chapitres » – dénote précisément cette démarche ; on dira donc que l'essai est en acte dans chaque chapitre, mais chaque chapitre n'est pas (pas toujours, du moins) un essai. En voulant identifier les catégories implicites qui y sont à l'œuvre, on découvre une forme particulière du pyrrhonisme, compris comme une philosophie de la recherche perpétuelle, un exercice de la raison délivrée de ses illusions ; s'opposant au scepticisme négatif et à sa contestation radicale et stérile du savoir, ainsi qu'au dogmatisme qui prétend se fonder sur des vérités irrécusables, ce pyrrhonisme problématique vise des acquis qu'il sait toujours provisoires et toujours à dépasser : « Nous sommes nés à quêter la vérité ; il appartient de la posséder à une plus grande puissance. »
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