4. Individualisme et égoïsme : le problème de l'anomie
La fragilité des mœurs, qui les expose à la corruption, tient à la nature des sentiments qui règlent nos conduites morales. On peut en distinguer trois principaux, dont l'importance a été soulignée au cours de l'exposé précédent.
La conception classique de la moralité fait la part plus large au civisme. Les Romains ou les Spartiates sont moraux parce qu'ils font passer avant leur intérêt particulier le bien de l'État. C'est ce que Montesquieu appelle « la vertu ». Il écrit : « La vertu, dans une république, est une chose très simple : c'est l'amour de la république ; c'est un sentiment et non une suite de connaissances. Le dernier homme de l'État peut avoir ce sentiment comme le premier. » (L'Esprit des lois, V, ii). Et il ajoute : « L'amour de la patrie conduit à la bonté des mœurs, et la bonté des mœurs mène à l'amour de la patrie. » Mais cette liaison entre le civisme et « la bonté des mœurs » est difficile à établir et plus encore à maintenir. Elle suppose principalement « la frugalité et l'amour de l'égalité ». Mais « l'égalité réelle (qui) est l'âme de l'État, est difficile à établir » (ibid., V, iii). « Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême » (ibid., VIII, ii). La corruption du régime démocratique peut trouver son origine dans la corruption des lois ou dans celle des mœurs. Mais, une fois le processus engagé, et quel qu'en soit le point de départ, la comparaison envieuse a vite fait de remplacer le civisme et l'amour de la patrie par une guérilla incessante entre les classes et les individus.
Montesquieu voit bien la fragilité du civisme dans les sociétés antiques, la difficulté de fonder la stabilité des régimes sur la rectitude des mœurs. À cet égard, le cas de la démocratie est instructif. Mais les monarchies et les régimes despotiques sont tout aussi corruptibles que la démocratie. Dans les sociétés modernes une autre difficulté surgit, qui tient au développement de l'individualisme. C'est Benjamin Constant qui a le premier abordé cette […]
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