3. La morale subjective et la moralité réalisée
Montesquieu reconnaît aux mœurs et aux manières une constance et une consistance qui les constituent comme des objets naturels. C'est pourquoi il recommande aux législateurs de n'aborder les coutumes des peuples que d'« une main tremblante ». Mais sa prudence et son empirisme laissent en suspens le statut de ces règles coutumières qui parmi d'autres déterminations gouvernent les hommes. Il est clair qu'à ses yeux il ne s'agit pas d'une rhapsodie de pratiques bizarres. Mais quel sens, quelle légitimité, quelle rationalité – toutes expressions d'ailleurs absentes chez Montesquieu – faut-il reconnaître aux mœurs d'une nation ?
La question est d'autant plus difficile que l'antithèse s'est trouvée plus fortement accusée entre les mœurs et la morale. L'ambition de la pensée classique était de les réconcilier. De l'avis de Montesquieu, elles nous sont même apparues tout à fait confondues chez les Chinois. Au contraire, la réflexion critique de Kant les distingue radicalement. Kant réserve le qualificatif de « moral » aux seules actions possédant des attributs strictement formels. Ce n'est pas l'action ou son résultat qui intéresse le moraliste. Ce n'est pas même la conformité de cette action avec une loi fixée par une autorité transcendante. C'est l'intention de l'acteur, sa capacité de se déterminer lui-même – d'une manière autonome – par pur respect pour la loi qui qualifient son action comme morale. Dans ces conditions, le rigorisme et le formalisme kantiens ne conduiraient-ils pas, au nom d'une conception très exigeante de la morale, à une dévalorisation de la moralité ? Ce problème est classique dans la tradition chrétienne où, de saint Paul à Luther, le débat sur la part de la foi (et de la grâce) ou des œuvres dans le salut s'est poursuivi indéfiniment.
Le formalisme moral de Kant alimente une double critique de la conception traditionaliste des mœurs. La première formule de l'impératif catégorique (agis toujours de telle so […]
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