3. « Boris Godounov »
« C'est le peuple russe que je veux peindre [...]. Le passé dans le présent, voilà ma tâche ! »
Dans le même temps qu'il polit l'ivoire de ses statuettes enfantines, Moussorgski est exalté par la composition de son opéra, Boris Godounov, archétype génial dont la prodigieuse architecture absorbe la somme des idées nationalistes et réalistes du mouvement progressiste russe du xixe siècle.
Plus conscient de ses impératifs, et surtout plus sûr de ses moyens que les autres musiciens, Moussorgski tente l'ouvrage de synthèse qui unit l'art du visionnaire à l'expérience de l'observateur, et la grandeur historique à l'expression populaire. D'un voyage à Moscou, entrepris à l'âge de vingt ans, et de la lecture de Pouchkine sont nés en lui l'intérêt pour l'histoire et le projet de Boris Godounov. Dans le récit de Pouchkine, dont Moussorgski s'inspire, la vérité historique est sacrifiée à la beauté sombre de la légende : Boris Godounov, beau-frère d'Ivan le Terrible, a fait assassiner Dimitri, l'enfant héritier du trône. Il règne donc au milieu des famines, des incendies, des épidémies. Le peuple murmure et, bientôt, court le bruit que Dimitri n'est pas mort et qu'il va chasser l'usurpateur. Sur ces entrefaites, un jeune novice, ambitieux ou trompé par ses rêves, se fait passer pour Dimitri, prend la tête d'une armée de Polonais, de mercenaires et de Cosaques, et marche sur Moscou. Boris, que le remords éprouve durement, ne résiste pas à l'annonce de cette nouvelle et meurt de culpabilité. La conception générale de l'opéra est absolument neuve : le livret n'est pas en vers ; on n'y trouve point l'alternance traditionnelle des airs, récitatifs et ensembles ; le leitmotiv n'est pas considéré comme un principe de construction ; l'opportunité musicale et scénique l'emporte toujours sur le déroulement logique. L'œuvre oscille continuellement entre ses deux pôles d'intérêt dramatique essentiels qui sont les différentes incarnations du peuple russe et la mise en place […]
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