Moussorgski incarne l'image de la Russie éternelle, avec ses troubles, ses complexités, sa richesse de fonds et d'inspiration reproduite par le mode d'expression qui lui est le plus naturel : la musique. Il n'en reste pas moins un musicien extrêmement personnel, même au sein du petit groupe slavophile que l'on est convenu d'appeler le groupe des Cinq. Les recherches de langage qu'il s'est imposées, autant que cette originalité, ont ouvert au monde de l'art des voies nouvelles que les musiciens du xxe siècle ont explorées à l'envi. Il peut sembler paradoxal de voir en lui l'homme d'une synthèse, parce que l'on a coutume de considérer que la synthèse doit s'opérer, comme c'est le cas chez Bach, au moyen d'une vaste et longue prospection des formes. La musique de Moussorgski réalise une synthèse d'un tout autre ordre, par l'accord qu'elle propose des différents caractères du chant populaire russe, qu'il soit profane ou religieux, d'un sens de la couleur commun à la plupart des grands musiciens russes du xixe siècle, et de conceptions dramatiques d'une hardiesse sans précédent. Au-delà du pittoresque, il a découvert le secret dont la recherche hantait les nationalistes slaves de son temps, qu'ils fussent musiciens, poètes ou philosophes : un « ton » russe, dépouillé des vestiges des cultures française, allemande et italienne que des générations d'artistes européanisants avaient implantées en Russie aux dépens d'une expression autochtone véridique.
1. Un jeune aristocrate russe
Modest Petrovitch Moussorgski, né à Karevo, reçut l'éducation d'un fils de hobereaux. Quelques faits sont à retenir qui joueront un grand rôle dans l'évolution de l'homme et du musicien ; ses aptitudes précoces pour la musique, considérée par ses proches comme un art d'agrément ; l'influence de sa niania, nourrice traditionnelle dont les contes fécondent son imagination ; un attachement profond pour sa mère qui lui a légué une vive sensibilité et ses goûts poétiques ; enfin un intérêt pour le peuple et le paysan, le moujik, qui éton […]
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