2. De nouvelles formes
Les premières générations d'écrivains qui s'étaient succédé en Amérique hispanique depuis l'indépendance avaient maintes fois affirmé leur volonté de se soustraire à la tutelle linguistique et littéraire de l'Espagne mais n'en restaient pas moins tributaires de la tradition académique et rhétorique de la Péninsule. Les modernistes théorisèrent moins, mais firent davantage. En prose et en vers, ils tendirent, et réussirent souvent, à proscrire l'enflure oratoire, en même temps qu'ils assouplissaient la syntaxe et s'efforçaient, par différents moyens, de rendre la phrase plus légère et plus nuancée.
En matière de versification, les recherches et les expériences auxquelles ils se livrèrent ne sont pas moins dignes de remarque ; et, là encore, ce fut Darío qui donna l'exemple. Son modernisme ne l'empêchait pas d'aller chercher les modèles dans le Moyen Âge espagnol, jusque chez Berceo, dont il fit revivre l'alexandrin de quatorze syllabes. Mais il introduisit également l'alexandrin à la française, accentué sur le douzième pied, ainsi que certains modes français de poèmes à forme fixe. Et tandis que l'opulence de ses rimes démontre l'influence du Parnasse français, celle du symbolisme n'apparaît guère moins dans sa recherche d'images vaporeuses et de sonorités fluides et douces. Ses émules ont pu recourir à d'autres précédés techniques ; ils ont tous, peu ou prou, contribué à la rénovation de l'instrument poétique.
Assez vite le succès de Darío et de ses pairs se propage au-delà du continent où le modernisme avait pris naissance et, pour la première fois dans l'histoire, on vit un mouvement littéraire né en Amérique influencer directement les lettres espagnoles. Cela contribua à rapprocher, au moins sur le plan culturel, l'Espagne et ses anciennes colonies du Nouveau Monde. La guerre hispano-américaine de 1898 fit le reste. Les intellectuels d'Amérique hispanique, profondément affectés par la défaîte de la nation mère, partagèrent son ressentiment à l'égard de […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 3 pages…



