2. Le destin et l'imagination du bonheur
Le refus des a priori sur l'homme traduit, on s'en doute, une certaine idée de l'homme et de la société. La vivacité de la critique sociale chez Mizoguchi aboutirait-elle au socialisme ou à l'anarchie, son humanisme a-t-il subi l'influence chrétienne (Femmes de la nuit) ou bouddhique ? Faut-il renverser les superstitions et lutter seul contre un monde hostile et inique, ainsi que le fait Le Héros sacrilège (1955) ? Faut-il se résigner et cultiver son jardin, comme semble le suggérer la fin, en forme d'apologue, des Contes de la lune vague ? Quelle morale émerge du chaos des événements ridicules et tragiques dont l'enchaînement forme la vie, quelle morale vient soutenir l'artiste qui connaît la solitude du génie mais non le bonheur (Cinq femmes autour d'Utamaro, 1946) ? Pour les « amants crucifiés » et souvent pour Mizoguchi, peintre de l'amour fou, la passion est l'unique valeur, mais elle se brise au monde, et la vérité suprême, vérité métaphysique aussi bien qu'immédiate, c'est la solitude absolue d'O'Haru et son lent cheminement vers la mort.
Le monde de Mizoguchi, c'est donc peut-être avant tout celui de la faiblesse de l'être en face de sa destinée. Les personnages qui incarnent cette faiblesse sont presque toujours des femmes, dont Mizoguchi préfère la compagnie à celle des hommes. On a évoqué la perfection de sa direction d'acteurs. En fait, il s'agit surtout d'actrices, les plus grandes : Tanaka Kinuyo, Kogure Michio, Kyo Machiko. Mizoguchi sait les conduire avec une précision et une fermeté qui reposent sur une connaissance intime et parfaite de leur comportement, elle-même fondée sur la pratique d'une vie commune qu'il imposait à toute son équipe durant les semaines de tournage. Mizoguchi, qui considérait, à la manière de Max Ophuls, dont il a la tendresse distante, le maniement des comédiens comme la partie essentielle du tournage proprement dit, a permis à toutes ses actrices de se révéler à elles-mêmes ; on vivait, on sentait, on res […]
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