3. Mise en scène du meurtre
À partir des années soixante, Mishima semble peu à peu rallier l'idéologie de l'extrême droite, même s'il poursuit, en fait, ses fantasmes personnels. Patriotisme (1960), nouvelle d'une grande beauté, met en scène un officier ayant participé au coup d'État nationaliste manqué du 26 février 1936. La Voix des héros morts (1966) reproche à l'empereur, par la bouche des kamikazes morts pendant la guerre du Pacifique, d'avoir renoncé à son origine divine, ciment du peuple japonais. À la fin de 1966, Mishima postule pour un stage d'entraînement au Jieitai (Forces d'autodéfense), et il fonde en 1968 la Société du bouclier (Tatenokai), groupe paramilitaire composé d'une centaine d'étudiants anticommunistes et voués au culte de l'empereur.
De 1965 au matin de sa mort, Mishima travaille à la rédaction de sa tétralogie, La Mer de la fertilité. Cette œuvre peut parfois rebuter par sa longueur et l'abondance de développements quelque peu dogmatiques consacrés au bouddhisme. C'est pourtant dans sa totalité que se révèlent sa puissance et la beauté de son architecture. Si, du point de vue strictement philosophique, le thème de la réincarnation peut ne pas convaincre, il confère à l'œuvre une unité dramatique et poétique. Sous les yeux de Honda, l'ami dévoué du protagoniste mort à vingt ans, se succèdent ses réincarnations vouées elles aussi à mourir à vingt ans, sauf le dernier, une « imposture ». La symétrie du premier et du dernier finale est majestueuse : c'est à chaque fois, à soixante ans d'intervalle, la rude ascension, par un personnage agonisant, du chemin qui conduit au monastère de Gesshu et, à l'arrivée, le « non » qui balaie les vicissitudes de la passion et dévoile le vide. Jouant à la fois sur la permanence et la métamorphose, la tétralogie est sillonnée de leitmotive : le soleil levant et le vide du ciel bleu, la cascade claire et la mer profonde, le bateau qui lève l'ancre et l'au-delà de l'horizon, l'instant où fusionnent passion et extase, le rega […]
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